Un jeu analogue fut exécuté ensuite par la seconde division, montée sur ses échasses. Il s’agissait d’attaquer une citadelle, composée de quatre tours et d’un donjon central, que représentaient de grandes quilles. Un camp essayait de les renverser successivement, en poussant dessus une boule que les échasses de l’autre camp devaient empêcher de passer. Ici encore, la lutte fut vive et assez longue.
Pour s’en reposer, les échassiers nous régalèrent de manœuvres savantes, où ils témoignèrent d’une merveilleuse solidité sur leurs jambes de bois : elles semblaient chevillées à leurs jambes naturelles. Tu me demandes s’il y eut des charges de cavalerie ? — Certainement. — A quatre pattes ? — Non, c’est bien plus simple. Pour les exercices de cheval, l’échasse droite devient lance ou carabine, l’échasse gauche fait seule office de monture et prend à volonté le pas, le trot ou le galop. Si le spectacle n’est pas toujours gracieux, il est au moins drôle.
Tout cela fut agréablement coupé par quelques intermèdes plaisants : une chasse au canard avec des planchettes de cinquante centimètres pour semelles ; une course de vitesse avec des bouts de chandelle allumés ; la traditionnelle course au sac ; la brouette à la grenouille, et d’autres, qui amusèrent les petits et les grands enfants.
Le dernier acte de la partie comique était réservé aux chars à deux roues de la première division, qui firent leur entrée en longue file indienne. Ces véhicules sont une réminiscence lointaine des chariots de guerre homériques : dans le brancard, deux hommes-chevaux ; debout sur la plate-forme, les rênes d’une main, son arme de l’autre, le guerrier solidement campé sur ses deux jarrets, mais suivant avec souplesse et prévoyance toutes les arabesques que peut tracer son attelage. Il s’agissait de fracasser d’un coup de bâton, en passant dessous au grand trot, une marmite pleine d’eau. Le danger est pour le suivant, qui arrive généralement à point pour recevoir la douche, à la grande joie des spectateurs — et même à la sienne, car il fait chaud !
Toutes les marmites vidées, on organise une course frénétique à la bague ; tu sais ce que c’est. Puis, enfin, grand carrousel de nos douze chars, commandé par ton serviteur. Ce fut, sans me vanter, un pur chef-d’œuvre. La modestie me défend de t’en donner les preuves par le menu. Tu sauras seulement qu’il comprenait douze figures : le salut de front, les passes, les cercles, le huit, la croix, l’étoile, le moulin, etc., et, pour finir, une charge à fond de train, s’arrêtant net, comme un boulet de canon dans le sable humide, à deux pas des spectateurs. La peur qu’ils ont eue fait qu’ils nous applaudissent à tout rompre.
Restait le bouquet. Tout au bout de l’arène se dressait une forteresse à deux étages : le premier formé par une terrasse qui dépassait le mur d’enceinte, le second par une haute tour crénelée qui dominait le tout. La place était défendue par des diables noirs, aux dents et aux yeux blancs, qui se démenaient, comme leurs frères d’enfer dans un bénitier, et poussaient des cris de gens qu’on assassine. Nos soldats commencèrent par enfoncer les portes à coups de hache et, poussant un seul cri de : Vive la France ! ils entrèrent, firent une décharge générale, puis se ruèrent en avant à la baïonnette. Les moricauds épouvantés se cantonnèrent sur la terrasse et soutinrent là une lutte prolongée. Pendant ce temps, sans être aperçus d’eux, une douzaine de petits chasseurs se glissent derrière la tour, et faisant la courte échelle, escaladent les créneaux et, soudain, se mettent à canarder d’en haut les assiégés. Se voyant pris entre deux feux, les malheureux jettent leurs armes et demandent grâce. Pendant qu’on leur met les menottes, les douze chasseurs forment sur la tour une pyramide humaine ; le plus agile d’entre eux grimpe jusqu’au sommet et là, debout sur les épaules de ses camarades, au grand effroi des dames, il brandit le drapeau vainqueur, que toutes les bouches saluent d’une acclamation enthousiaste.
Une dernière fois, les quatre divisions s’alignent par rangs de quatre sur un côté du champ de manœuvres, les petits en avant avec leurs boucliers, les moyens avec leurs bâtons et leurs échasses, les grands avec leurs fleurets et leurs chars. Tout ce monde défile au pas devant le P. Recteur, qui salue chaque corps d’armée, au milieu des accents d’une musique triomphale. Mais la joyeuse surprise des spectateurs se traduisit par une tempête de bravos, quand on vit un groupe de respectables anciens, emportés par l’ancienne fougue de jeunesse, se hisser sur des échasses ou des chars, emboîter le pas derrière leurs cadets, peut-être leurs fils ou leurs neveux, et défiler avec eux devant l’assemblée, dans un bon ordre relatif, trébuchant parfois et semant la route de quelque béret mal affermi sur leur front chauve.
C’était risible, assurément : dis-moi, mon ami, pourquoi j’ai senti une larme me picoter le coin de l’œil, et pourquoi j’ai crié de toutes les forces de mon âme et de mes poumons : « Vivent les anciens ! » Ils nous répondirent : « Vivent les jeunes ! » Et les deux cris se croisèrent quelque temps, dominés tout à coup par un autre, spontané, unanime, qui résumait toute cette fête : « Vivent les Pères ! »
Je suis sûr que plus d’un ancien dut éprouver un serrement de cœur en disant adieu à ce vieux collège, où il s’était retrouvé si jeune et si bien chez lui, pour rentrer dans le tourbillon des affaires et des soucis quotidiens. Moi, je comprends mieux, maintenant, que les Jésuites soient aimés de leurs élèves, longtemps et toujours.
Dieu ! que nous sommes loin de notre ancien lycée !