10 juillet bis.
Mon cher Louis,
Voici la suite de ma précédente et la relation promise d’une fête de jeux complète.
A peine la fanfare a-t-elle attaqué sa Marche villageoise qu’on voit s’avancer gravement une ligne de huit aliborons avec leurs cavaliers, précédée de Brocoli, notre Brocoli, qui paraissait fier comme le coursier blanc de l’archange saint Michel et nous faisait au passage les yeux doux, avec des petits sourires de connaissance. Il sentait d’instinct sa supériorité et regardait de haut, lui élève de première division d’un grand collège, ses rustiques confrères, simples bêtes de louage. Il salua fort bien le P. Recteur d’un léger coup de tête qu’on lui avait appris ; les autres firent comme ils purent.
A la course de vitesse, Brocoli, bien nourri, bien stylé, gagna de plusieurs longueurs. Dans la course à la haie, il nous humilia d’abord ; car, parti bon train, il s’arrêta net devant l’obstacle et ses concurrents suivirent tous ce déplorable exemple. On les ramena : même résultat, malgré les coups de bâton qui tombaient sur leur dos comme la grêle sur un toit de zinc. La troisième fois, neuf d’entre nous courant à quelques pas devant eux, exécutèrent le saut pour les enhardir : Brocoli passa le premier, deux autres l’imitèrent, les six derniers refusèrent.
La haie enlevée, il y avait un fossé à sauter. Les élèves firent encore l’office d’entraîneurs. Brocoli, après une seconde d’hésitation, sauta convenablement ; les villageois prouvèrent de nouveau qu’ils n’étaient que de vulgaires baudets, en descendant bêtement un versant du fossé et en remontant non moins bêtement l’autre. Brouillés avec l’idéal !… Le jeune vainqueur reçut en récompense un collier de fleurs orné d’une sonnette argentine, qu’on lui mit au cou, et un morceau de sucre, qu’il croqua sans se faire prier. Pendant qu’on le reconduisait, grands et petits crièrent : « Vive Brocoli ! » Je crois qu’il en fut flatté.
Après les bêtes, les gymnastes de première division, dans une série d’exercices à la barre fixe, au trapèze, au tremplin, sur la planche d’escrime, déployèrent une vigueur et une souplesse qui émerveillèrent toute l’assistance. Il y avait même un Anglais, vrai ou faux, qui ne put s’empêcher de nous rendre justice en nous adressant un énergique « hourra ! » J’ai gagné le prix du saut en longueur, mais l’ai payé d’une écorchure notable au genou… de mon pantalon : la blessure n’est pas trop humiliante. A l’escrime, j’ai décroché un fleuret d’honneur : quand tu voudras, nous pousserons une botte.
Les gosses, en bras de chemise, culotte courte et béret sur l’oreille, vinrent ensuite, munis de baguettes, exécuter des mouvements d’ensemble fort gentils, avec une précision où se reconnaissait la main de leur vieux surveillant barbu, à la voix sonore de commandement. Soudain, au signal convenu, ils ramassent leurs petits boucliers armoriés et leurs gibecières pleines de balles molles, se rangent en deux bataillons devant leur drapeau respectif et se mitraillent avec entrain, au son d’une marche guerrière. Les projectiles se croisent dans l’air et rebondissent sur la tôle retentissante. Peu de coups portent, tant ils sont habiles à couvrir la seule partie légalement vulnérable de leur être, qui va de la ceinture au menton ! De temps à autre, cependant, on voit un mort s’asseoir les bras pendants sur ses talons, devant son bouclier devenu inutile.
Mais voilà qu’on entend dans l’un des camps un coup de sifflet, auquel répond dans l’autre un cri d’alarme : « Au drapeau ! » L’ennemi se consulte des yeux, se serre les coudes, puis fonce en avant : « Sus au drapeau ! » Cependant les autres se sont groupés autour de la loque sublime et la défendent avec désespoir. Les assaillants l’attaquent avec rage. Trois des plus téméraires tombent, au moment même où ils étendent la main pour saisir la hampe ; trois fois l’ennemi recule. Mais, un instant seulement, les munitions manquent aux défenseurs : les assaillants en profitent et le drapeau est enlevé aux cris répétés de : « Victoire aux bleus ! » Et les bleus, réunissant les deux étendards, viennent, leurs boucliers au poing, défiler fièrement devant le P. Recteur, qui les salue, tandis que, par derrière, les rouges, tête baissée, boucliers renversés, la mort dans l’âme, font cortège à leurs vainqueurs d’un jour, mais hélas ! d’un jour qui comptera.
La division des externes prend alors possession du terrain. Elle s’est acquis une renommée au polo, qui consiste à faire passer, avec des bâtons recourbés, une grosse boule de caoutchouc entre deux poteaux dans le camp adverse. On ne se figure pas, à moins de l’avoir vu de ses yeux, l’acharnement avec lequel cette malheureuse boule est disputée, arrachée, lancée, relancée, amenée quelquefois par un coup heureux à un pas de la ligne fatale, puis, par un autre coup d’adresse, renvoyée à l’extrémité opposée. Cela peut durer longtemps, sans se ralentir jamais. La sueur trace des sillons rouges dans la poussière qui noircit les figures ; des mollets nus bleuissent sous des coups qui ne leur étaient pas destinés : la pomme de discorde roule toujours d’un camp à l’autre, jusqu’à ce qu’enfin, par un manque de vigilance que la vedette coupable payera cher, elle trouve un passage, entre, — et la place est prise. C’est ce qui arriva, après vingt minutes de péripéties palpitantes.