Et ainsi de suite. Ils sont là cent cinquante à deux cents, venus de près et de loin, civils et militaires, imberbes et barbus, de tout âge et de toute mine, qui s’interpellent, s’embrassent, se taquinent, se disent des choses sérieuses et plaisantes, se rappellent les vieux souvenirs, sont redevenus collégiens. Il y en a qui veulent montrer à leurs fils, déjà élèves, la place qu’ils occupaient autrefois en classe ou à l’étude. Tel tient à savoir qui a hérité de son numéro et surtout à dire bonjour au vieux F. linger-modèle, qui lui restaura jadis sa première culotte. Un autre grimpe aux combles pour faire une visite émue à certain local peu meublé, avec un œil-de-bœuf garni de solides barreaux, où jadis, à la suite d’une escapade plus corsée, il trouva dans la solitude son chemin de Damas. Tel autre, ancien réglementaire, sollicite avec instance la faveur de sonner aujourd’hui la cloche du dîner. D’autres, nous voyant jouer au ballon, viennent nous apprendre comment on fait des « chandelles » de quinze à vingt mètres de haut. Des groupes se forment autour des Pères connus, où l’on demande des nouvelles des absents et l’on se raconte mille historiettes du temps passé. Nous les entendons répéter souvent la même conclusion : « Ah ! c’était le bon temps ! » Et, ma foi, ils le disent d’un ton si convaincu qu’on est tenté de les croire sur parole.

Mais voilà les clairons et les tambours qui viennent se ranger sur deux lignes, à l’entrée de la salle du banquet. On nous case à nos tables respectives : quand c’est fait, tambours et clairons résonnent et nous applaudissons le R. P. Recteur, qui entre, escorté des gros bonnets de la table d’honneur et suivi de la foule des anciens, qui prennent place par ordre de promotions, les plus vieux au haut bout, les plus jeunes plus près de nous. Alors la cloche sonne ; le P. Ministre, grand organisateur du banquet, dit le Benedicite, auquel répondent comme un seul homme plusieurs centaines de voix ; après quoi, le P. Recteur prononce le solennel Deo gratias et les langues vont leur train. Non pas les langues seules, mais aussi les fourchettes : le P. Ministre a bien fait les choses.

Et le diapason monte, monte. D’un bout à l’autre de l’immense salle, c’est bientôt le plus joyeux et le plus assourdissant des brouhahas, qu’on aurait pu comparer à l’antique confusion de Babel, si tous ces gens qui parlent à la fois (pardon du calembour !) ne s’entendaient parfaitement.

Un coup de sonnette : silence de mort. Le président des anciens se lève, et, dans un chaleureux discours, nous donne la preuve vivante que l’orateur véritable est un grand cœur servi par une belle parole. Les témoignages de reconnaissance et les promesses de fidélité qu’il adresse en notre nom au premier de nos Pères, réveillent sans peine dans nos poitrines un écho qui éclate en applaudissements. Ils redoublent, quand le P. Recteur, à son tour, nous remercie de notre piété filiale, fait l’éloge de nos aînés et nous invite à leur ressembler un jour. Nous affirmons notre solidarité avec eux en vidant à leur santé une coupe de champagne authentique.

Un poète vient chanter en strophes énergiques l’éternel et toujours impuissant combat de Satan contre Dieu et célèbre d’avance la victoire de l’étendard du Sacré-Cœur, qui sera le nôtre.

Puis, c’est la note joyeuse. Un Père et deux anciens, artistes émérites, nous disent d’une façon charmante des couplets gracieux ou désopilants. Pour finir, la tribune du collège exécute avec entrain et brio un chœur de fête, dont la salle tout entière accompagne le gai refrain. Après quoi, les enfants vont prendre l’air en cour, laissant ces messieurs continuer en liberté leurs joyeux propos, entre le café et la cigarette — deux légumes réservés !

Dans l’intervalle, les gradins de l’amphithéâtre improvisé qui domine notre plus belle cour se sont garnis de spectateurs et de spectatrices. Nous allons prendre nos couleurs, bérets et rubans, avec nos diverses armes de guerre — et nous voilà à notre poste. Le P. Recteur et les invités viennent s’installer aux places réservées et la grrrande fête de jeux commence.

La suite à ce soir.

Paul.

47. Au même.