10 juillet.
Mon cher Louis,
Nous venons de célébrer les fêtes du P. Recteur. Si tu me demandes le nom de son patron, je te dirai qu’il n’est même pas encore canonisé ; mais peu importe ! Ce n’est pas le patron qu’on fête, c’est le Supérieur, à l’époque la plus commode et pendant trois jours, dont un dimanche. Fête joyeuse et très variée, d’où se dégage d’une façon intense l’esprit de famille que les Pères s’appliquent si constamment à développer chez leurs élèves.
C’est du moins ce qui m’a le plus vivement frappé en observant les anciens. Une soixantaine avaient, selon la tradition, préludé aux réjouissances par une retraite de trois jours à notre campagne, voulant profiter de l’occasion pour se retremper, sous la direction d’un de leurs anciens maîtres, dans le courage et l’amour du devoir chrétien.
Le samedi soir, ils vinrent en grand nombre applaudir une des plus belles tragédies du P. Longhaye, Jean de La Valette. Les grands rôles étaient tenus par quelques jeunes anciens, les autres par des élèves. Cette collaboration, d’un effet très heureux pour le naturel de la représentation, entrait aussi dans le caractère général des fêtes : c’étaient les petits frères et les grands frères qui réunissaient leurs talents pour mieux fêter le Père commun.
Dès le matin du dimanche, malgré la sainteté du jour, le collège s’agitait comme une fourmilière. Des oriflammes aux mille couleurs battaient joyeusement au vent à toutes les fenêtres intérieures, tandis qu’au sommet du pavillon central, le long du paratonnerre, les larges plis du drapeau national ondoyaient majestueusement et apprenaient à toute la ville que l’école des Jésuites était en liesse.
A dix heures, une messe rassemblait dans une même pensée de foi les anciens et leurs cadets. Après l’Évangile, le P. Recteur adressa aux aînés quelques mots de bienvenue ; puis, au milieu d’un silence ému, il proclama les noms des défunts de l’année. Ils étaient douze, une longue série d’enfants, de jeunes gens, de pères de famille, plusieurs arrachés subitement à une vie pleine d’espérances, un seul notoirement dans des circonstances inquiétantes pour son avenir éternel : « Il faut se tenir prêt : qui d’entre les assistants était sûr de ne pas inscrire son nom sur la prochaine liste ? » Chacun fait ses réflexions intimes ; on prie pour ceux qui nous ont précédés dans l’au-delà et ensuite pour la grande famille des survivants. Aux prières se mêle le chant des vieux cantiques familiers. C’est un plaisir d’entendre, aussitôt que la tribune a lancé le premier vers, les mâles voix des anciens reprendre la suite, avec un entrain qui stimule les plus jeunes et produit de la sorte un concert d’une harmonieuse variété, symbole de l’union des âmes.
Au sortir de la chapelle, c’est la grande scène des reconnaissances : « Tiens, c’est toi ? — Tiens, un tel ! D’où sors-tu ? Je te croyais au Tonkin. — J’en reviens. Et toi, que fais-tu ? — Je plante des choux, le seul métier indépendant, et je tâche de bien élever mes quatre gamins. »
« Ohé, mon capitaine ! Comment vas-tu ? — Pas mal. J’attends la croix pour le 14 juillet. — Toujours veinard, comme au temps où tu nous flibustais les trois décorations ! Il ne restait jamais rien pour les autres. — Parce que certains autres n’en voulaient pas. — C’est une insinuation ? — Pas mal fondée. — Il est vrai que j’ai été un fichu paresseux : je m’en repens, un peu tard. Mais mon fils travaille : s’il bronchait… » Un geste énergique achève la phrase.
« Mon Révérend Père, enchanté de vous retrouver jeune et joyeux comme il y a quinze ans. — Vous, êtes-vous triste ? — Dieu merci, je n’ai pas de quoi : une femme charmante, une belle-mère comme on n’en voit plus, des bébés gentils à croquer et la conscience d’être à peu près un honnête chrétien. — Toujours conseiller général ? — Oui, et dans les bonnes eaux. — Bravo, mon ami ! Je vous reconnais. »