Ne t’étonne pas, mon cher, si tu me trouves si ferré sur cette intéressante question : je n’ai guère fait que de te répéter ce qui nous a été dit si éloquemment par le R. P. Recteur, ce matin même, à notre fête des adieux, dont je veux encore te donner une idée.

Avant de se quitter, les uns pour aller en vacances, les autres pour ne plus revenir, les Congréganistes se réunissent une dernière fois dans leur chère chapelle, témoin de leurs premières promesses à Marie, de tant de ferventes prières, de résolutions généreuses, de cérémonies touchantes qu’ils n’oublieront pas. On chante encore ensemble les louanges de Notre-Dame, on prie, on communie les uns pour les autres, avec une ardeur que double la pensée de la séparation prochaine. A la fin, les partants viennent s’agenouiller au pied de l’autel. L’un d’eux tient, debout, la bannière de Marie ; un autre, au nom de tous, déclare leur volonté de défendre toujours, autant qu’il sera en leur pouvoir, la gloire de Dieu, son divin Cœur, sa Mère et son Église. Puis le Préfet en charge, suivi de ses deux assistants, vient donner acte de leur engagement à ceux qui s’en vont, promet au nom des restants fidélité au commun drapeau et propose de sceller l’union perpétuelle des cœurs par l’union dans la prière. Les deux déclarations, munies de toutes les signatures, sont déposées aux pieds de Marie et conservées ensuite dans les archives de la Congrégation.

Une fois maîtres de leur liberté et lancés dans l’universel tourbillon, tous ceux qui ont promis auront-ils le courage de tenir toujours ? Dieu le sait. Du moins semble-t-il que le souvenir de ce pacte solennel ne pourra manquer, à certains moments, de peser sur le cœur des coupables et finira peut-être, avant qu’il soit trop tard, par y éveiller le remords qui les sauvera. Quant à moi, avec la grâce de Dieu et la protection de l’Immaculée, je désire et j’espère ne passer jamais dans le camp des lâches.

Cette fête, si touchante dans sa pieuse simplicité, m’a pourtant laissé une grande tristesse. Jean revient ici, l’an prochain : je m’en réjouis pour nous deux, toi et moi ; nous formerons avec lui un triumvirat modèle, tu verras. Mais j’avais d’autres amis, qui étaient aussi les siens et qui ne reviendront plus. Nous étions cinq, nous tenant comme les doigts de la main, nous aimant comme si nous n’avions eu qu’une seule âme. Notre lien commun, c’était un même désir d’être bons, purs, généreux pour Dieu et pour nos frères. Sous l’inspiration de notre P. Directeur, nous avions formé entre nous une alliance confidentielle… Oh ! elle n’avait rien de subversif ni de politique !… Ses statuts nous obligeaient à nous avertir mutuellement de nos défauts, à tâcher doucement et discrètement de ramener au devoir certains condisciples empêtrés dans la paresse ou l’indiscipline, à en encourager d’autres qui étaient déjà revenus, à faire respecter toujours et partout, sans fracas et sans forfanterie, trois choses : l’autorité, la charité et la pureté.

Mon bon, tu mesureras quelque jour la distance qui sépare une amitié fondée sur ces bases et d’autres amitiés de collège que tu as connues, que j’ai connues. Tu éprouveras quels sentiments profonds, délicieux et fortifiants elle met dans le cœur, sans le troubler jamais. On voudrait que cela durât toujours. Quand j’ai vu les trois philosophes se relever après leur déclaration de partants, j’ai senti que mon cœur se déchirait et (ne le dis à personne) j’ai pleuré amèrement.

Tu vois, mon cher, que, sans parler des autres raisons, ton entrée au collège est indispensable pour me consoler, si tu m’aimes, et pour reconstituer l’alliance qui va se dissoudre. Arrange-toi en conséquence.

Et pardonne-moi ce bavardage. C’est probablement le dernier avant mes examens : je m’attends à les passer dans huit jours. Bonne chance pour les tiens !

Ton dévoué

Paul.

52. A mon père.