Nous autres, chétifs, sommes loin de ces illustres personnages ; mais c’est quelque chose de pouvoir se dire qu’on leur succède. Si l’on n’y gagne pas le droit de s’estimer davantage, on estime du moins davantage la Congrégation.
En somme, nous faisons ce qu’ils faisaient : les règles n’ont pas changé. Pour être admis à l’honneur de la consécration solennelle, il faut avoir, durant plusieurs mois, donné des preuves sérieuses de piété, de travail, de bon esprit, de caractère. Alors on passe devant le Conseil, formé des principaux dignitaires, sous la présidence du P. Directeur. Ils décident à la pluralité des voix si l’épreuve a été, ou non, satisfaisante et suffisante. C’est un moment redoutable : car les condisciples se connaissent bien entre eux et se jugent sévèrement. L’indulgence descend plutôt du Père. Je le sais de bonne source, car…
— « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse ? »
— Eh bien, oui, ils m’ont mis du Conseil. C’est ce qui me permet de te parler en connaissance de cause.
Dans ces conditions de recrutement, tu comprendras que la Congrégation renferme l’élite morale de la Division. Mais elle n’est pas un simple reliquaire pour y conserver sous verre ou dans la cire les petits saints : elle doit être aussi un instrument d’éducation générale. A n’être bon que pour soi seul, on risque de ressembler à l’escargot dans sa maison solitaire ou au rat dévot dans son fromage.
Accueillir les nouveaux à la rentrée comme j’ai été accueilli, consoler un camarade en deuil, prendre part à la joie d’un autre, relever un courage abattu, défendre un faible contre un abus de force ou contre ses propres défaillances, placer un conseil opportun, gronder quelquefois, quelquefois arrêter un petit désordre, rappeler les convenances à qui les oublie, entraîner au jeu, favoriser en toute circonstance la gaîté, le bon esprit, la vie de famille au collège : voilà quelques-uns des devoirs d’un bon Congréganiste.
Il est évident que tous ne s’en acquitteront pas avec la même énergie et le même succès ; mais les gens de cœur ne fussent-ils qu’une poignée, ils auront vite fait de prendre la tête de la Division. La fermeté de caractère et la décision de volonté s’imposent toujours, tôt ou tard. Ces braves, on les écoutera, d’ailleurs, d’autant plus volontiers qu’ils comptent généralement parmi les dignitaires et sont les élus de leurs camarades : car les hautes charges de la Congrégation sont conférées par le suffrage universel, honnêtement pratiqué, et les Supérieurs ne se réservent qu’un droit honorifique d’approbation.
Tu vois, sans peine, mon ami, qu’il y a dans cette institution une véritable puissance pour le bien et une digue solide contre les mauvais courants. Si le lycée avait eu sa Congrégation, le scandale récent ne se serait pas produit, les sales propos ne formeraient pas le jeu ordinaire des élèves et peut-être se serait-il trouvé parmi eux quelqu’un pour clore le bec à l’inventeur du libertinage esthétique.
Cet apostolat en famille apporte aux Congréganistes un avantage personnel infiniment précieux pour leur avenir. Il développe à la fois l’esprit d’initiative, le savoir-faire, l’art de se gouverner soi-même en agissant sur les autres ; il devient ainsi pour eux le meilleur apprentissage de l’influence qu’ils seront appelés un jour à exercer sur un terrain plus vaste.
Si j’avais plus de temps à moi, je te dirais comment cet apprentissage se complète par l’apostolat extérieur de la charité, par les relations directes avec le pauvre peuple et aussi par un commencement de participation aux œuvres sociales chrétiennes.