Figure-toi, le soir, dans un long corridor sombre, des gens cachés sous des manteaux noirs, masqués, se glissant à pas de loup, sans mot dire, sans souffle, jusqu’à une porte basse bardée de fer. A travers un petit grillage, ils murmurent quelques syllabes : la poterne s’entre-bâille et ils descendent un escalier en spirale, frappent trois coups symétriques à une seconde porte ferrée et pénètrent enfin dans un souterrain voûté, aux murs absolument nus, sans ouverture vers le dehors, à peine éclairé, où d’autres conspirateurs les attendent déjà, muets comme la mort. Se connaissent-ils ? On ne sait. Que veulent-ils ? Tu vas voir.

Quand tous sont arrivés et comptés, l’un d’eux, un jésuite, s’avance vers une grande table ronde placée au milieu du caveau, et y plante tout droit un poignard… Bigre ! Ça ne te donne pas froid dans le dos ?… C’est une façon de déclarer la séance ouverte. Tous prennent place, et alors, d’une voix sépulcrale, le président invite chacun d’eux à dire ce qu’il a fait pour la bonne cause. La bonne cause, tu le devines bien, c’est le règne de la Compagnie de Loyola, que ces malheureux ont juré, sur le salut de leur âme, de défendre jusqu’à la mort, ad majorem Dei gloriam.

Y es-tu ?

Eh bien, mon ami, tout cela se passe… dans les romans et peut-être dans certaines sociétés secrètes, mais pas au collège. Notre Congrégation n’est pas une société secrète : elle se recrute, se réunit et fonctionne au grand jour, sans avoir rien de sinistre ni dans son but ni dans ses moyens.

Son but général et final est de faire de nous de parfaits chrétiens, en nous encourageant dès le collège à la pratique généreuse de tous nos devoirs et spécialement à la lutte sans merci contre le mal qui est en nous et hors de nous.

Quels moyens emploie-t-elle à cet effet ? Avant tout, naturellement, la piété, non la piété de surface, de bonne femme ou de sainte-nitouche, mais cette piété solide qui va de pair avec l’effort vers le bien. A cette piété elle propose un modèle et un appui pris dans le Ciel : pour les grands, c’est Notre-Dame. En voici les raisons. Reine, elle dispose en notre faveur de la puissance suprême de son Fils ; Vierge, elle est l’idéal réalisé de cette pureté si nécessaire et parfois si difficile, quand on est jeune et tenté ; Mère, elle est la bonté, la miséricorde, l’amour, dont notre cœur a besoin à tous les instants de notre vie.

L’engagement a lieu en public, devant l’autel, par un acte solennel de consécration. Il se réduit à une sorte de contrat chevaleresque, par lequel je me donne librement pour vassal à la Reine des Cieux, qui, en loyale suzeraine, voudra bien, à titre d’échange, me garantir aide et protection dans la grande affaire de mon salut. C’est tout le mystère.

Cependant, il y a un semblant de prétexte à la défiance des ennemis de la Congrégation. Si le chevalier de Notre-Dame restait isolé, il risquerait de succomber dans certaines rencontres et de ne pas trouver l’emploi convenable de sa vaillance. Les chevaliers errants ne sont plus de notre époque et les Jésuites n’ont pas attendu jusqu’aujourd’hui pour savoir que la grande force, le grand levier qui élève les âmes, dans le petit monde du collège comme dans le monde extérieur, c’est l’association. Voilà le point irritant.

Mais si mon but personnel est essentiellement bon, pourquoi cesserait-il de l’être, si je le poursuis avec d’autres et si je m’entends avec eux, en toute honnêteté, pour l’atteindre plus sûrement et plus complètement ?

Il y a plus de trois siècles qu’un religieux du Collège Romain associa ses élèves pour travailler ensemble, sous l’invocation de Notre-Dame, à leur progrès dans la vertu et la science. Les Papes ne tardèrent pas à encourager les pieuses réunions du même genre et elles se répandirent dans tout l’univers, enrôlant sous l’étendard de la Vierge Immaculée l’élite des chrétiens de tout âge et de tout rang, depuis les enfants des écoles et les simples travailleurs jusqu’aux princes de l’Église et aux têtes couronnées. L’une des premières fut établie dans la capitale de la France, au collège de Clermont, devenu plus tard lycée Louis-le-Grand : elle compta parmi ses membres saint François de Sales et le grand Condé.