Il fronça les sourcils, me toisa, articula un Ah ! très bref, puis ajouta d’un ton pincé :
« Je vous remercie, monsieur. »
Mon affaire était claire : à l’addition des points, il m’en a manqué deux pour avoir droit au très bien. Si j’avais encore été de la boutique, on m’aurait fait l’aumône de ces deux pauvres points ; mais j’ai payé le crime d’avoir déserté et l’honneur d’appartenir à un enseignement rival. Je l’ai un peu regretté pour les Pères, à qui je dois tout : ils avaient mérité un succès plus complet. Quant à moi, il me suffit de savoir qu’ils sont contents de mes efforts : aucune mention ne vaut leur estime, appuyée sur le témoignage que me rend ma conscience d’avoir fait mon devoir.
Et vous, mon cher papa, quand l’examinateur m’a adressé sa demande indiscrète[6], est-ce que vous auriez voulu que votre fils reniât ses nouveaux maîtres ? Je sais bien que non, car je n’ai pas oublié votre dernière lettre. Donc, foin de cette mention très honorable, qui m’aurait déshonoré à vos yeux et aux miens ! Je n’en avais pas besoin, je pense, pour vous convaincre, vous et ma mère, que je n’ai pas perdu mon temps au collège.
[6] En ce temps-là, le livret scolaire n’existait pas et l’Université tenait encore à paraître ignorer la provenance des candidats, pour écarter d’elle plus sûrement tout soupçon de partialité. J’ajouterai que le fait cité, sans être général, n’est cependant pas isolé.
Aussi, mon bien cher papa, je viens en toute confiance et simplicité vous demander maintenant, comme je vous en avais prévenu, la récompense que vous m’avez offerte pour la Saint-Paul. Cependant, si je parle de récompense, n’allez pas croire à un retour offensif de mon égoïsme d’antan. Quoique je ne sois pas devenu insensible, tant s’en faut, à ces petites choses qui flattent le moi et les goûts naturels, j’ai appris chez les Pères à chercher les vraies satisfactions plus haut, dans le devoir accompli pour lui-même et pour Dieu.
D’autre part, j’ai appris également à estimer selon sa valeur, c’est-à-dire au-dessus de tout le reste, la joie d’une âme qui est en paix avec son Créateur.
Cette joie, mon cher papa, je sais que vous ne l’avez point. Vous êtes seul maintenant, dans notre cher petit foyer, si uni par ailleurs, à ne pas l’avoir. J’en souffre plus que je ne saurais vous dire ; nous en souffrons tous, ma bonne douce et sainte mère, votre petite Jeanne… Vous en souffrez vous-même. Oh ! ne dites pas non : quand on a le cœur aussi profondément bon que vous l’avez, on ne fait pas souffrir les êtres qu’on aime le plus au monde sans souffrir soi-même.
Je suis dans la vérité, n’est-ce pas ? Eh bien, mon cher et bon père, si vous pensez que je mérite une récompense des efforts que j’ai essayés, depuis près d’un an, pour vous faire honneur et plaisir, je n’en veux pas d’autre que votre retour à Dieu et à la pratique de vos devoirs religieux.
Les raisons, je ne vous les déduirai pas : ce n’est pas à moi de vous prêcher, et je suis persuadé qu’au fond de vous-même vous les connaissez fort bien. Je me contenterai de prier, comme je le fais depuis longtemps, pour que Dieu éclaire davantage votre intelligence si lucide et fortifie votre volonté si droite, et j’attends la réponse de votre cœur, en vous embrassant mille fois.