— Alors, ce soir, nous pourrions grimper ensemble là-haut, sur le Capucin : cela vous va-t-il ?
— Pouvez-vous le demander, mon Père ? Merci.
— A tout à l’heure, Jean !
— Au revoir, mon Père. »
Tu juges bien si mes parents furent heureux de me confier au Père. Le soir même, nous grimpâmes au Capucin : c’est un immense bloc arrondi, accessible d’un seul côté, tombant de l’autre vertigineusement à pic. Le Père se montra satisfait de mon endurance, à cette première ascension.
Le lendemain, nous allâmes admirer une jolie cascade et prendre des vues. J’appris là du Père un moyen précieux de se désaltérer sans danger, en pleine chaleur, aux sources glaciales des montagnes. Le voici pour ton usage. On puise de l’eau, on y verse un peu de rhum et l’on avale le tout, à petites gorgées, à travers un morceau de sucre qu’on a dans la bouche. C’est un pur nectar, et un raffinement que les vacances seules peuvent excuser.
Le troisième jour, délicieuse flânerie sur le vaste plateau qui domine les bains, véritable tapis de verdure, où le pied se pose sans la moindre fatigue. Au milieu, un ruisseau de cristal, qui, sur un assez long espace, en vertu de la vitesse acquise, va contre mont. Par endroits, des touffes de myrtilles, qu’on croque avec plaisir. Puis des vaches qui, tout en ruminant philosophiquement (dit le Père), vous regardent avec sympathie. Et surtout de l’air, de l’air à pleins poumons, pur, dilatant, vivifiant, aromatisé parfois de la bonne senteur des sapins. Tant qu’on le respire sur les hauteurs, il semble nourrissant et donner des ailes : au retour, quand on s’assied à table, on sent qu’il vous a creusé l’estomac jusqu’au talon. Ma mère est effrayée de ce que je dévore.
Hier enfin, nous croyant suffisamment entraînés, nous avons entrepris l’assaut des grandes hauteurs, en commençant par le Puy-Gros et la Benne. Ces deux têtes, unies par une encolure peu profonde, sont à 1700 mètres, et nues comme un crâne d’académicien ou de sénateur. Vue superbe, quoique assez bornée, sur le fouillis des montagnes et sur la vallée de la Dordogne. Comme on se sent loin du monde, là-haut, et petit devant les œuvres du Créateur ! J’ai mieux compris pourquoi Dieu aime à se faire adorer sur les sommets. En montant, nous avions rencontré une petite bergère, qui, tout en gardant ses vaches, un tricot dans les mains, chantait de tout son cœur l’Ave maris stella, comme à l’église : cette enfant comprenait par instinct que la belle grande nature est le temple du bon Dieu.
Écoute une attention délicate de ce Dieu si bon. Une fois arrivés au sommet du Puy-Gros, nous mourions de soif. Nous avions bien notre gourde de rhum ; mais où trouver de l’eau ? En approchant d’une roche plate qui semblait indiquer le point culminant, ô miracle ! nous la trouvons percée, à la surface, d’une dizaine de cuvettes naturelles ; l’orage de la veille les avait remplies d’une eau admirablement limpide, à laquelle le vent avait conservé toute sa fraîcheur. Nous dîmes notre Benedicite ; puis, mollement couchés sur l’herbette à l’abri du rocher, nous pûmes arroser à plaisir nos provisions de bouche et, après déjeuner, nous nous payâmes un brin de toilette, chacun dans son lavabo fourni par le ciel. Cela ne te fait pas venir l’eau à la bouche ?
Aujourd’hui, repos indispensable pour refaire nos jarrets et pour t’écrire. Mais demain, grandissime excursion au Puy de Sancy, le roi des Monts-Dore, haut de 1886 mètres. Il y aura des ânes pour les amateurs.