Tu vois que, si ma vie n’est pas tout à fait celle d’un sybarite, vu l’exercice qu’elle comporte, je vais pourtant de plaisir en plaisir. C’est au P. X… que je le dois ; mais il prétend que c’est le contraire, et que l’obligé, c’est lui. De fait, à regarder les apparences, on pourrait croire qu’il s’amuse autant que moi : mais bien naïf est qui se fie aux Jésuites ! Ils s’entendent parfaitement à dissimuler leurs vertus — ou du moins à les accommoder à la faiblesse humaine. Le P. X… sait vivre et rire. Mon père, qui est chrétien, mais n’avait jamais vu de jésuite dans l’intimité, disait l’autre jour : « Je ne me les figurais pas comme cela : au moins ils ne rendent pas la religion désagréable ! »

Bref, mon ami, si tu étais ici avec nous, ce serait un idéal de vacances. Hélas ! je te vois là-bas, dans la plaine, dans le marécage, respirant un air à couper au couteau, de la poussière à rendre aveugle, de la fumée à étouffer, buvant une eau empoisonnée par l’industrie moderne, mangeant sans appétit, dormant sans sommeil, traînant sur un affreux pavé le morne boulet de l’ennui. Mon pauvre gros, que ne viens-tu demain au Sancy ! Un âne de plus (je parle de celui que tu aurais l’honneur… non, qui aurait l’honneur de te conduire) ne serait pas d’un mauvais effet dans la caravane.

Mais c’est mal de faire danser ainsi devant toi la pomme de Tantale : pardonne. Cela vient du grand désir que j’aurais de nous récréer tous deux et de te mettre à l’avance en relation avec notre professeur désigné. Tu te tromperais, d’ailleurs, si tu te figurais qu’en cheminant par monts et par vaux, nous ne faisons que rire et plaisanter. Le P. X… est un homme très sérieux, quand il veut, et moi (tu le sais) aussi. Il veut bien me donner un avant-goût des études philosophiques et quelques bons conseils pour me les rendre profitables : tu en auras ta part, quand je te reverrai. Nous avons parlé aussi du collège, de la Congrégation, de toi et de tout ce qu’on peut attendre de ton intelligence, de ton travail, de ta bonne influence. Il compte beaucoup sur tout cela et je lui ai promis en ton nom que tu ne démentirais pas ses espérances.

Un homme averti en vaut deux, mon gros. Quand on a failli remporter une mention très honorable, on est tenu de hausser sa vertu au niveau de sa gloire : diplôme oblige. Moi qui n’ai attrapé qu’un assez bien à cause de ces maudites Mathématiques, j’ai droit à me reposer sur mon passé : toi, il faudra que tu marches en avant, à la tête, en tout. Intelligenti pauca : si je te prêchais trop, tu finirais par me reprocher d’être toujours sur ta nuque, comme un cornac sur celle d’un éléphant… Ne te fâche pas de la comparaison : l’éléphant est un animal très noble et très estimé, non seulement pour ses dents, mais aussi et principalement pour son intelligence.

Ton ami Louis viendra-t-il décidément nous rejoindre ? S’il te ressemble (je dis cela pour faire passer mes autres impertinences), je ne demande pas mieux que de conclure amitié avec lui.

Es-tu content ? Si tu ne l’es pas, tu as tort ; car au fond, tout au fond,

Va, je ne te hais point !

Prie pour moi. Et bonnes vacances !

Jean.

59. De ma sœur.