8 octobre.

Mon cher frère,

Voilà toute une semaine déjà de solitude ! Ne me demande pas si j’ai encore le crève-cœur, ni combien de fois je monte dans ta chambre causer avec ton portrait, que j’ai mis là pour te remplacer. Il faut me pardonner cette petite folie : elle m’aide à prendre patience. Car après ces deux mois de vacances, où tu t’es montré si bon, ton départ a terriblement changé ma vie. Mais puisque je te l’ai promis, je veux être raisonnable.

Maman se console en consolant la mère de Louis, qui vient nous voir assez souvent. La pauvre femme ! N’ayant plus son fils, elle n’a plus rien, sinon le plaisir d’en parler avec nous. Son beau-frère lui tient rigueur de ce qu’elle lui a forcé la main pour faire entrer son pupille chez les Pères ; il tremble encore à la seule pensée des désagréments que cet acte de témérité pourrait lui attirer. Il en a fait l’aveu à papa, qui lui a répondu net : « Vous avez peur d’être appelé jésuite ?… C’est un tort. Je me suis aperçu que ça ne tue pas et, croyez-moi, ça vaut mieux que d’être déshonoré par ses enfants. » — « Je vous crois, monsieur Ker », a balbutié le brave homme abasourdi, et il s’est empressé de prendre son chapeau, craignant peut-être que papa ne l’invitât à venir dimanche avec lui à la grand’messe.

Sais-tu qu’il devient tout à fait pieux, notre cher papa ? Sa tenue recueillie à l’église fait l’édification de la paroisse ; le sermon ne lui paraît plus si monotone, ni les cérémonies trop longues. Je pense qu’il ira bientôt à vêpres : il a déjà remarqué que ton paroissien peut servir aussi à chanter les psaumes en latin. Ce paroissien fait des miracles.

Les lettres que madame X… reçoit de Louis débordent d’enthousiasme. Il vante le bon ordre et le régime de la maison, la direction paternellement ferme des maîtres, la facilité de rapport avec les élèves, le respect général des convenances, le sentiment du devoir, l’entrain au travail comme au jeu, l’esprit de famille, et dit qu’on ne peut comparer le collège avec le lycée, parce que c’est tout un autre monde. Aussi il promet à sa mère de lui donner désormais le plus de contentement possible, en ajoutant que, pour cela, il n’aura qu’à regarder… tu devines qui, et à faire comme lui. Là-dessus, tableau de l’estime qui entoure Paul, de la confiance absolue que lui témoignent les Pères, de l’affection qu’il inspire à ses camarades, de l’heureuse influence qu’il exerce même sur les moins traitables. Finalement, après la grâce de Dieu, c’est sur ton amitié qu’il compte pour arriver, avec le temps, à te ressembler un peu. Je sais tout cela par cœur, parce que je l’ai lu trois fois, dans le texte original, et je ne dis pas tout, pour ne pas te couvrir de confusion. Tu comprends que c’est pour nos parents et moi du pain bénit, et qu’on n’en perd pas une miette.

Je veux te remercier encore une fois, mon cher Paul, des avis et des conseils fraternels que tu m’as donnés pendant ces bonnes chères vacances. Les ai-je toujours assez bien reçus, dis ? Si je ne l’ai pas fait (car, malgré tout, je me sens beaucoup trop fière encore), pardonne-moi. Je ne les ai pas oubliés et je m’applique tous les jours à les faire passer dans ma conduite. Mais si tu étais là, tout irait bien mieux.

Tu m’as dit qu’à cause de tes études, maintenant plus sérieuses, tu ne pourrais plus nous écrire aussi longuement que l’an dernier : ce sera une grosse privation. J’aurais tant voulu savoir tout ce que tu fais et vivre ta vie au jour le jour, afin de m’encourager par ton exemple à mieux remplir tous mes devoirs !

Au moins, prions bien l’un pour l’autre, mon vrai frère, et aimons-nous comme le bon Dieu nous aime. Je t’embrasse.

Jeanne.