Ta mère aussi, mon cher Paul, regrette le jeûne auquel nous allons être condamnés tous par la réduction de tes loisirs ; mais ton devoir passe avant notre satisfaction. Remplis-le toujours vaillamment, avec l’aide de Dieu et de Marie !
60. A ma sœur.
10 octobre.
Ma bonne Jeanne,
On n’est jamais trahi que par ses amis. J’ai prié Louis de se souvenir qu’un philosophe doit savoir modérer sa langue, s’il ne veut pas risquer de commettre des exagérations toujours regrettables. Qu’il dise du collège tout le bien qu’il en pense : il n’en dira jamais trop. Mais pour ce qui regarde les vertus qu’il m’octroie si libéralement, je proteste contre le verre grossissant à travers lequel son amitié les mesure : quand il m’aura vu quelque temps de plus près, il en rabattra.
De son côté, mon autre ami Jean vient de me jouer un tour encore plus traître. Tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un préfet de Congrégation chez les Jésuites ?… C’est un élève qu’on place sur le chandelier pour éclairer de ses vertus toute une division. A la chapelle de Congrégation, il préside les réunions sur une estrade, assisté de ses deux assistants. Dans les grandes circonstances, il complimente, au nom de tout le collège, le P. Recteur ou les illustres étrangers qui nous honorent de leur visite. C’est encore à lui qu’on recourt, lorsqu’il s’agit de plaider auprès des Supérieurs, soit une amnistie, soit une faveur exceptionnelle, promenade ou lever de six heures. Si, au prestige que lui donnent tous ces honneurs, il joint certaines qualités personnelles d’intelligence et de caractère, ses condisciples trouveront naturel, en mainte occasion, de lui déférer le rôle délicat d’arbitre des querelles et de redresseur des torts. Mon ami Jean remplissait depuis un an ces multiples devoirs de la préfecture avec une perfection qui ne laissait rien à désirer et, par conséquent, le bien commun semblait demander qu’on ne lui cherchât pas de remplaçant. C’était, je pense, l’avis de tout le Conseil de Congrégation, certainement le mien.
Or, il y a trois jours, quand le Conseil s’assembla pour désigner les candidats qu’on propose d’ordinaire aux suffrages des Congréganistes, Jean demanda la parole et dit : « Mon R. Père, j’ai porté le fardeau de la préfecture pendant toute une année : il me semble qu’un changement de titulaire ne pourrait qu’être utile à la Congrégation et à moi-même. Avec votre agrément, je décline donc toute nouvelle candidature à cette charge et je prie les Conseillers de reporter leur voix sur une autre tête. Il ne manque point ici de confrères qui méritent cet honneur aussi bien et mieux que moi. » Le Père n’objecta rien. On vota et je sortis en tête de la liste, évidemment comme ami de Jean. Je protestai de toutes mes forces que je ne me sentais pas à la hauteur de la tâche et que Jean, préfet modèle, avait rendu la place difficile à remplir pour n’importe qui, mais tout à fait impossible pour moi, le dernier venu. Je demandai, en conséquence, que l’on recommençât le vote. Hélas ! je n’y gagnai rien : ils me maintinrent au premier rang et les Congréganistes ratifièrent le choix.
Je suis donc préfet, pour mon malheur et le malheur des autres, et ce misérable Jean, nommé mon premier assistant, se frotte les mains sous mon nez en me disant : « Pincé, mon gros ! Chacun son tour. » Mais je ne me tirerai jamais honorablement d’affaire, si maman et Jeanne ne disent pas tous les jours, et papa le dimanche à la messe, une prière spéciale à mon intention. J’y compte.
Ce n’est pas tout. Le préfet est aussi, de droit, président d’une Conférence établie en première division. Elle a pour but de nous faire faire, autant que notre situation d’élèves pensionnaires le permet, l’apprentissage de la charité et (si le mot n’est pas trop prétentieux) de l’action populaire.
Notre premier moyen de contact avec le pauvre peuple, c’est l’instruction religieuse, que vingt à vingt-cinq enfants d’ouvriers viennent recevoir chez nous, chaque semaine, au temps de la récréation. Dix à douze catéchistes, philosophes ou rhétoriciens, ont chacun leur petit groupe de deux ou trois gamins, dont ils s’ingénient, rarement sans peine, quelquefois avec un succès très consolant, à éclairer l’esprit et à former le cœur. Ils sont aidés dans cette tâche par des leçons de choses sur tableaux coloriés, par de petites conférences sur l’histoire sainte, enfin par une bibliothèque de bons livres.