Les enfants sont ensuite récompensés, selon leur bon vouloir, par des secours que nous allons porter régulièrement à leurs familles, sous la conduite du P. Directeur, toujours pendant les récréations. C’est notre second moyen d’entrer en relations avec les pauvres gens. Nos visites les habituent à voir le prêtre et dissipent leurs préjugés contre l’indifférence des riches et des fils de riches ; ils se soulagent à nous raconter leurs souffrances et se laissent peu à peu, quelques-uns du moins, ramener aux pensées et aux pratiques chrétiennes. Nous-mêmes, nous apprenons là à compatir aux privations d’autrui, en les voyant de près, et à nous priver aussi pour de plus malheureux que nous.

Tu avoueras que c’est une fort belle œuvre ; mais comme toutes les œuvres et comme la guerre, elle a son nerf, qui est l’argent. Il nous en faut beaucoup, parce que ces pauvres gens ont beaucoup de besoins : chez certains règne la misère noire et une détresse à fendre l’âme. Je quête auprès des élèves, tous les dimanches ; mais les bourses des collégiens ne sont pas aussi larges que leurs cœurs et, sans l’aide des bonnes âmes du dehors, nous serions, comme les budgets modernes, en déficit perpétuel.

Papa, maman, Jeanne, vous êtes de bonnes âmes, n’est-il pas vrai ? Or donc, pour faire honneur à ma nouvelle présidence, je te charge, ma sœur, de réclamer à papa, chaque dimanche, au sortir de la messe, le prix de location de mon paroissien, et comme il ne s’agit pas d’un paroissien vulgaire (je parle du livre — et de papa), j’espère un fort minimum. Je l’autorise à le prendre sur mon futur héritage, que je ne souhaite pas de recueillir avant un siècle.

Maman et toi, ma chérie, tâchez de trouver le loisir et la laine nécessaires pour me tricoter, de vos habiles mains, chaque semaine, à l’intention de mes pauvres gamins, quelque petite pièce de vêtement bien chaud pour l’hiver, bas, chausson, gilet, châle, cache-nez, etc. Si tu pouvais débaucher pour le même travail une demi-douzaine d’amies et ramasser n’importe où quelques vieux vêtements encore mettables pour homme, femme ou enfant, je te baiserai sur les deux yeux. Nous faisons une distribution ordinaire à la fin de chaque mois et une extraordinaire en la fête de Noël.

J’ai fini mon boniment et je me félicite d’avance, avec mes petits pauvres, des jolis cadeaux que l’Enfant Jésus, leur frère du ciel, m’enverra par la poste de Z.

Louis, n’étant pas de la Congrégation, ne peut encore aspirer à l’honneur de porter la médaille de catéchiste. Peut-être aussi, grâce à l’éducation du lycée, son instruction religieuse garde-t-elle certaines petites lacunes qui l’exposeraient, sans qu’il s’en rendît compte, à être pour nos enfants un docteur d’hérésie. Mais ce n’est qu’une question de temps. Il a pris position très franchement, dès son arrivée, parmi les meilleurs élèves et commence déjà à faire honneur à ses deux patrons, Jean et moi. Nous l’encourageons de notre mieux.

Ce qui suit, Jeanne, est pour toi seule.

Je te félicite, ma bonne sœur, de prendre si raisonnablement le chagrin de notre séparation. Si tu avais fait autrement, tu aurais doublé le mien ; car, moi aussi, j’ai souffert de la rupture de ces relations si nouvelles, si fraternelles, que le désir de nous rendre mutuellement moins imparfaits avait établies entre nous durant les vacances. Mais chaque chose a son temps, et le bonheur, nous disait hier notre P. Directeur, n’est que là où est le devoir.

Bien loin d’avoir à te reprocher quoi que ce soit, ma chère Jeanne, je te remercie encore des encouragements que j’ai trouvés dans ton affection, ta franchise et tes bons exemples : grâce à tout cela et à nos communions, je puis te déclarer en confidence que ces deux mois, souvent si mauvais, ont passé cette fois pour mon âme sans faute sérieuse et presque sans trouble. Leur souvenir continue à stimuler ma volonté de bien faire.

Tu voudrais participer d’une façon plus complète à ma vie de tous les jours ? Mais tu ne sais donc pas, ma pauvre enfant, que la vie de collège est nécessairement très régulière, je ne veux pas dire monotone ? Aujourd’hui, on se lève, on travaille, on se couche ; le lendemain, on se lève à la même heure ou une demi-heure plus tard, on travaille, on se couche ; le surlendemain, suite du même chapitre, sauf qu’on va prendre l’air durant trois heures à la campagne. Et ainsi toujours. Cet ordinaire n’est varié que par quelques fêtes plus solennelles, religieuses ou profanes, dont le programme, dans ses grandes lignes, ne diffère pas de celui de l’année précédente, consigné sur le registre du P. Préfet. Il m’a dit que cela s’appelait le Coutumier. Les Jésuites sont essentiellement hommes de tradition, en tout, dans l’éducation comme dans l’enseignement : je crois que c’est leur grande force, et ils y tiennent. Ce n’est pas moi, garçon sérieux ou du moins désireux de l’être, qui les en blâmerai. Mais tu vois, pauvre chérie, quel médiocre intérêt il y aurait pour toi à être mêlée aux détails de ma vie journalière.