— Oh ! mon Père !

— La vôtre est moins belle : cela vous facilitera l’humilité ; mais il n’en est pas de plus belle après la sienne. De plus, les deux se complètent : où ne peut aller un religieux, là peut souvent aller un homme du monde pour faire l’œuvre de Dieu. Jean ne pourra être ni magistrat, ni orateur de réunions populaires, ni député, ni ministre : mais vous, si vous voulez le devenir, qu’est-ce qui vous en empêchera ?

— Mon père, vous tentez mon orgueil ?

— Non, mon ami. Ce que je vous propose, n’est pas une satisfaction d’amour-propre : il faut laisser cette faiblesse aux ambitieux vulgaires et ne garder pour vous que l’ambition du bien. Ce que je tente chez vous, c’est la générosité du jeune homme chrétien, qui ne veut pas marchander à Dieu les intérêts du capital reçu et qui regarde le dévouement à la cause divine comme un devoir. Soyez d’ailleurs persuadé, Paul, que ce devoir vous imposera plus d’une peine, peut-être de rudes sacrifices : Jean sera là pour vous aider de ses prières, de son amitié persévérante et de ses conseils.

— Est-ce votre dernier arrêt, mon Père ?

— C’est, je crois, mon cher enfant, l’arrêt du bon Dieu.

— Je l’accepte comme tel, mon Père, et je vais le lui dire à la chapelle. »

J’ai été à la chapelle, devant le tabernacle, où j’ai pleuré, prié et immolé la victime : j’en suis sorti, non pas joyeux, mais pacifié et résolu. Mon plan de campagne pour l’avenir est établi dans ses lignes essentielles et approuvé par qui de droit : je n’ai plus qu’à marcher.

Jean m’invite à aller passer huit jours chez lui après nos examens : je compte que mes parents n’y feront pas obstacle. Ce sera une douce consolation.

Je garderai longtemps le souvenir des jours trop rapides que je viens de passer dans cette délicieuse solitude. Solitude relative, puisque nous étions une trentaine, écoutant les mêmes instructions, priant ensemble, mangeant ensemble, prenant ensemble nos récréations. Mais après s’être délassés en des parties de vise homériques, on retrouvait avec bonheur son humble cellule de moine, où l’on était vraiment seul avec sa pensée et le bon Dieu. Se sentait-on la tête un peu lourde, on s’en allait sous les ombrages du jardin respirer l’air pur des champs et le parfum des fleurs. Il n’était pas défendu de s’asseoir dans l’herbe avec un livre édifiant, voire même d’écouter les oiseaux qui louaient Dieu. Point de surveillance officielle : on était en famille. Aussi, au déjeuner de clôture, en remerciant au nom de tous le P. Prédicateur et les autres Pères, ai-je pu dire en toute sincérité que nous leur devions quatre jours de paradis.