Lui-même vint me dire, dès le second jour, que le P. Prédicateur, après avoir entendu l’exposé de ses raisons et de la marche que sa vocation avait suivie, s’était déclaré complètement d’accord avec son directeur. Et le brave garçon rayonnait de joie, à me rendre jaloux.
A mon tour, j’allai demander conseil au Père. Je lui dis ce que j’avais été dans le passé, ma conversion, les idées qui se heurtaient dans ma pauvre tête pour le choix de ma carrière. Je ne lui cachai pas que mon directeur voyait en moi deux obstacles à la vie religieuse : exubérance d’imagination et de sensibilité, besoin impérieux de liberté et de mouvement au dehors. Il me demanda :
« Votre directeur vous connaît-il bien ?
— A fond, depuis bientôt deux ans.
— Quel est son avis relativement à vos aptitudes ?
— Il pense que je suis plutôt fait pour l’action chrétienne dans le monde.
— Et vous, vous êtes-vous déjà senti attiré vers ce but ? »
Je lui racontai l’effet qu’avaient produit sur moi la conférence de M. de Mun et d’autres discours semblables, ajoutant que mes réflexions n’avaient guère affaibli ces impressions. Il me pria de lui apporter par écrit mon élection, c’est à dire, la balance de mes raisons pour et contre la vie religieuse, et pour et contre l’action chrétienne dans le monde. Quand il l’eut bien examinée et que nous eûmes encore discuté certains points de détail, il conclut : « Mon ami, je crois que Dieu ne réclame pas de vous le renoncement dans le cloître, mais le dévouement chrétien dans le monde. Vous y ferez beaucoup pour sa gloire, si vous travaillez loyalement à mettre en œuvre tout ce qu’il vous a donné pour cela. Ne soyez pas mécontent de votre sort : il est méritoire et beau ! »
J’avais bien envie de le croire sur parole ; mais, au moment de renoncer d’une façon irrévocable à cet idéal qui m’avait paru et me paraissait encore si supérieur à tout le reste, je me sentais pris d’un regret amer. J’allai demander à mon Père spirituel si ce regret ne prouvait pas que j’étais peut-être appelé quand même. Il me répondit :
« Mon fils, tout chrétien qui estime à sa véritable valeur la vie religieuse peut avoir le désir d’y être appelé et le regret de ne pas l’être : il en est d’elle comme du martyre sanglant, comme de toute grâce privilégiée que Dieu juge bon de réserver aux âmes de son choix. Votre ami Jean a la meilleure part : vous ne voudriez pas qu’il en fût privé !