Les pessimistes, naturellement, crieront que, du coup, tout est perdu sans rémission. S’ils étaient capables d’entendre raison, on pourrait leur rappeler que Dieu ne permet jamais un mal absolu. Ce qu’il permet de pire finit toujours par être bon à quelque chose ou à quelqu’un, et s’il le permet, c’est toujours pour de bonnes raisons, dont notre courte vue est un mauvais juge. Mais je préfère leur citer un exemple chez nos voisins.
Le monopole existe dans la protestante Allemagne. L’État y donne seul l’enseignement à tous les degrés, dans les écoles, les gymnases et les académies. Il est vrai que, s’inspirant d’une largeur d’esprit et d’une sagesse politique dont nos jacobins sont incapables, il respecte et protège la liberté de conscience des élèves : l’instruction religieuse, donnée par les ministres de chaque culte, tient dans les programmes officiels une place importante et considérée.
Cependant, pour tout dire, ce système d’apparence si libérale laisse subsister pour les élèves catholiques plus d’un inconvénient. Sur certaines questions historiques ou morales, où leurs convictions ne sont pas d’accord avec les opinions hétérodoxes ou les mœurs faciles du protestantisme, ils entendront peut-être, de la bouche d’un professeur intransigeant, maintes assertions qui demanderont à être rectifiées. De plus, les relations habituelles avec les condisciples protestants peuvent aussi présenter des dangers. Malgré cela, comment se fait-il que ce monopole n’ait pas entamé gravement la vie catholique en Allemagne, qu’il n’ait pas empêché la création de ce centre catholique qui a fait reculer le chancelier de fer et le Kulturkampf ?
La raison principale, je vais la dire très sincèrement : elle renferme pour nous une grave leçon. Un Français peut n’avoir pas grande sympathie pour la nation germanique, et pour l’esprit germanique en général ; mais quoiqu’il pense des Allemands comme Allemands, il doit, s’il veut être loyal, leur rendre justice comme catholiques. La religion, chez nous, est trop souvent affaire de convenance et d’impression : chez eux, elle est affaire de raison et de conviction. La différence tient, en partie, à celle des caractères nationaux ; mais elle provient surtout de ce que l’Allemagne, depuis le seizième siècle, est restée un champ clos, où la grande lutte entre l’Église et la Réforme se poursuit sans trêve et sans relâche, comme en témoignent les controverses récentes autour de la personne de Luther et les ardents combats pour ou contre le rappel des Jésuites. Cet état de guerre prolongé a donné à la foi allemande une trempe virile qui la rend capable de toutes les résistances. Le clergé, formé par des études sérieuses, soit en Allemagne, soit aux écoles célèbres de l’étranger et de Rome même, montre la route, prenant une part active à la vie populaire, et les fidèles, étroitement serrés sous la conduite de leurs pasteurs, marchent comme un seul homme pour la défense de leurs âmes et des âmes de leurs enfants.
Foi solide chez les parents, action énergique du clergé, union de ces deux autorités sur le terrain de l’éducation, c’est aussi ce qui sauvera nos enfants de la contagion des mauvaises doctrines et des mauvais exemples.
En France — car il faut bien me résigner à indiquer la contre-partie — les provinces que leur éloignement soustrait aux influences néfastes du paganisme central, ont gardé pour une bonne part leur foi traditionnelle. Ailleurs, hélas ! quand la foi n’est pas morte, ce n’est plus la rude foi de nos pères : c’est une foi moderne, rabotée, atténuée, assouplie, si souple qu’elle se plie à toutes sortes de faiblesses et de caprices, si peu résistante qu’il suffit des rêveries du premier prétendu savant, Darwin, Renan ou Loisy, pour la faire chanceler. On ne connaît plus la foi, et on la pratique comme on la connaît. Nombre de soi-disant chrétiens réduisent la religion à certains actes extérieurs de piété, réduits eux-mêmes au strict minimum de la communion pascale et de la messe dominicale de l’après-midi. Pour quelques-uns, dogme et morale sont deux compartiments ennemis ; il y en a qui établissent une distinction semblable entre les commandements de Dieu et ceux de l’Église qu’il a investie de son autorité. Certaines familles de vieille race chrétienne ont compris qu’en un temps où la foi est attaquée avec une rage inouïe, où une portion d’élite du peuple de Dieu est traquée et proscrite, où le pape est toujours dans la captivité et l’Église dans le deuil, où la colère divine plane sur un monde de plus en plus pervers, prête à le frapper et nous avec lui, les cœurs catholiques ne peuvent, sans indécence, se livrer aux joies bruyantes ou frivoles, qui seraient à la fois une insulte aux tristesses et aux privations des victimes. Mais, d’autre part, que de concessions faites au monde, au bien-être, à la paresse, à l’ambition, au respect humain, parce qu’on a perdu le sens pratique et peut-être même la vraie notion du devoir, de l’effort, du sacrifice chrétien ! Il y a chez nous un reste d’habitudes chrétiennes, qu’on suit machinalement : il n’y a plus de mœurs chrétiennes.
La première et l’une des plus malheureuses conséquences de cet affaiblissement de la foi, c’est que l’éducation religieuse dans la famille devient tous les jours plus superficielle et plus molle. Quand ses devoirs mondains laissent à la mère le loisir de songer à l’âme de ses enfants, elle leur donne une petite piété sentimentale, comme la sienne, sans motifs raisonnés, parce qu’elle-même ne sait pas son catéchisme à fond. De plus, par crainte de les contrarier, elle leur laisse ignorer pratiquement la grande et indispensable loi du combat contre la mauvaise nature, et ainsi leurs défauts se développent sans contrainte. Parfois le père intervient pour augmenter le mal, en ouvrant devant ces yeux trop curieux de dix ou douze ans, sous prétexte de les habituer de bonne heure à la vie, des spectacles qui souilleront leur imagination sans fortifier leur volonté. L’un et l’autre, père et mère, si facilement inquiets pour le moindre bobo du chéri, oublieront trop souvent de se préoccuper des remèdes spirituels que réclame la santé de sa jeune âme. Ainsi élevé au foyer domestique, comment cet enfant subira-t-il, au lycée, l’épreuve d’un milieu sans foi et sans morale ? Ni sa raison ni son cœur n’y sont préparés, et il est fort à craindre qu’il n’en sorte pas vainqueur.
Donc, avant tout, si les familles chrétiennes veulent rendre la préservation de leurs enfants possible dans les lycées, il faudra qu’elles se préoccupent résolument de leur donner sous le toit paternel une solide instruction religieuse, une piété pratique, l’habitude du devoir même pénible, et, parce que les leçons toutes seules ne profitent guère, l’exemple d’une vie moins commode, moins frivole, plus sérieusement chrétienne.
Viendra le moment fatal où il faudra franchir pour la première fois le seuil de l’établissement officiel. Il est clair que les parents consciencieux ne se résoudront qu’à la dernière extrémité et par nécessité absolue à exposer leurs pauvres innocents aux dangers de l’internat. S’ils ne peuvent les garder chez eux entre les heures de classe, qu’ils tâchent de leur procurer l’hospitalité dans une famille sûre, qui veillera à les preserver de toute influence pernicieuse. Dans plusieurs villes, des maisons de famille, dirigées par des prêtres graves et dévoués, reçoivent déjà des groupes plus ou moins considérables d’élèves, qui ne fréquentent le collège ou le lycée que pour les cours et, le reste du temps, travaillent, prient, se récréent, mangent et dorment sous une surveillance paternelle. On multipliera ces abris pour venir au secours des parents embarrassés : ils rendront aux enfants quelque chose de la famille absente et de l’ancienne éducation du collège.
C’est précisément ce qui se pratique en Allemagne. Là, on ne connaît pas d’internat : tous les élèves des gymnases habitent dans leur famille, ou chez des amis, ou dans des pensions spécialement organisées pour eux. Rien n’empêche de généraliser ce système en France au profit des lycéens catholiques. A une condition pourtant, qui est essentielle : c’est qu’on le complétera, comme en Allemagne, par un ensemble vigoureux de garanties disciplinaires et religieuses, formulées au nom des autorités ecclésiastiques, loyalement acceptées par les parents et les élèves, sauvegardées par une ferme surveillance et par des sanctions efficaces.