Le premier sera le maintien de nos collèges avec un personnel laïque. Beaucoup d’entre eux comptent déjà bon nombre de professeurs laïques intelligents et dévoués : élèves et parents les acceptent et les respectent. Il serait sage de penser, dès maintenant, à s’en assurer d’autres semblables, pour ne pas être pris au dépourvu par un de ces coups de Jarnac dont nos gouvernants ont la spécialité. Je n’hésite pas à te recommander dans ce but, à toi et à tes amis, le Syndicat des membres de l’enseignement libre[11], fondé à Paris, sous la présidence de M. de Lapparent, pour servir d’intermédiaire entre les établissements catholiques et les professeurs disponibles.
[11] Siège social : 18, rue du Regard, Paris (6e).
Je voudrais aussi que tous les hommes zélés, prêtres ou laïques, qui sont en rapport avec la jeunesse de nos écoles supérieures, usassent de leur influence pour décider des étudiants de bon esprit et de bon vouloir à embrasser la carrière de l’enseignement libre. Des âmes pieuses se font un bonheur de donner à Dieu un missionnaire en pays lointain, que ce soit un fils ou un simple protégé : en présence des dangers qui menacent aujourd’hui en France l’éducation chrétienne, n’auraient-elles pas un mérite égal et plus grand peut-être, à préparer à nos collèges un bon professeur ? L’enseignement offre déjà par lui-même aux facultés de l’homme un emploi honorable et honoré : dans les circonstances actuelles, il devient une forme de la vocation apostolique.
Mais il va de soi que, pour prendre la place de prêtres souvent distingués, toujours dignes, et ne pas laisser déchoir leur œuvre, les nouveaux professeurs devront présenter des garanties très sérieuses, non seulement au point de vue intellectuel (je le laisse de côté), mais encore plus au point de vue moral. N’ayant pour eux ni le prestige du caractère et de l’habit sacerdotal, ni l’expérience que donne le maniement des âmes, ni les habitudes professionnelles de piété, de régularité et d’obéissance, qui facilitent singulièrement au prêtre et au religieux les devoirs de l’enseignement et de la discipline, ils auront plus de peine et devront par suite s’imposer un effort plus énergique pour rester à la hauteur de leur tâche. Ils n’y réussiront qu’à la condition de s’établir franchement et de se maintenir toujours sur le terrain du dévouement surnaturel qui, sans refuser au côté humain de la carrière ses légitimes satisfactions, réserve la meilleure part de soi et de son cœur à l’œuvre de Dieu.
Ce second principe essentiel, les directeurs se feront un devoir strict de le maintenir haut et ferme au-dessus de toute équivoque, comme le drapeau qui domine la bataille, qu’on ne discute pas, qu’on ne déserte pas, mais qu’on suit jusqu’au bout, face à l’ennemi. En acceptant des maîtres laïques, nos collèges ne sauraient devenir laïques dans le sens officiel de ce mot : ils manqueraient leur but et n’auraient plus de raison d’être, s’ils ne demeuraient avant tout chrétiens. Il importe souverainement que l’attitude et toute la façon de faire du personnel dirigeant et enseignant ne prêtent à aucun doute sur ce point vital.
En troisième lieu, il sera bien entendu que l’enseignement de la religion, théorie et pratique, garde la place d’honneur. On peut espérer que la rage des sectaires n’ira pas jusqu’à supprimer les aumôniers dans nos collèges, puisqu’ils n’ont pas osé le faire dans leurs propres établissements. Les Sociétés civiles et les directeurs mettront une extrême sollicitude à choisir pour ce ministère des hommes de savoir et de zèle : car ceux-ci n’auront pas seulement à célébrer les offices divins avec la dignité convenable, mais encore à instruire solidement les élèves de toutes les classes par les catéchismes et les conférences religieuses, à gouverner les consciences par une direction sûre et soutenue, à les former à la piété, à la charité et à toutes les vertus par les prédications, les congrégations, les œuvres.
Tu n’as pas oublié quel prix nos anciens maîtres attachaient à cette partie de l’éducation chrétienne et que de peines ils se donnaient pour former en nous l’homme de foi. En définitive, après le collège, qu’est-ce qui survit des choses savantes qu’on y avait apprises ? Souvent peu. Quand la foi demeure, c’est le meilleur qui a demeuré ; quand elle disparaît, ce qui reste ne vaut plus guère. Si les prêtres qu’on appellera pour servir de pères spirituels à nos enfants croyaient satisfaire au devoir de leur charge sacrée en l’exerçant comme un accessoire, dans les moments de loisir, sans y mettre toute leur étude et tout leur cœur, autant vaudrait — ce que je vais dire te surprendra peut-être — fermer boutique. Je dis boutique, parce qu’un collège chrétien où l’éducation chrétienne serait ainsi traitée, ne mériterait pas d’autre nom.
Ce mot malséant me fournit la transition naturelle à la troisième et dernière étape : institution du monopole et ordre à tous les jeunes Français de fréquenter exclusivement pour leur instruction la boutique officielle.
Je pourrais, comme n’importe qui, prophétiser que nous n’en arriverons jamais là — ou que nous y arriverons bientôt : mais à quoi bon ? C’est là le secret de Dieu et son affaire… Il est évident que toute la maçonnerie se démène dans l’ombre pour étrangler l’enseignement catholique. Nous avons déjà la corde au cou : mais oseront-ils tirer dessus, et s’ils tirent, sont-ils sûrs qu’elle ne leur cassera pas entre les mains ? Personnellement, je ne crois pas le monopole tout près d’être voté par les Chambres. Malgré toutes les hontes que le pays a déjà subies patiemment, il ne semble pas encore mûr pour celle-là : l’injure à la liberté des pères de famille semblerait excessive à beaucoup d’amis du gouvernement et rappellerait trop les despotismes passés, tant bafoués. L’Université elle-même n’est pas unanime à le désirer. Mais je considère que, par suite de vexations administratives ou pour d’autres causes spéciales, un ou plusieurs collèges chrétiens peuvent disparaître et ne laisser d’autre ressource à un certain nombre d’enfants que le lycée. Mettons donc les choses au pire et avisons.