La grande raison qui détermine certains parents catholiques à passer par-dessus les dangers moraux de l’enseignement officiel pour lui confier quand même leurs fils, celle du moins qu’ils allèguent quand ils se voient mis au pied au mur, c’est : « Que voulez-vous ? Au lycée, on est sûr de trouver des cours bien faits : les professeurs de l’Université sont toujours des hommes de talent. » On prouverait facilement que cette affirmation si élogieuse, dans ses termes généraux, manque de vérité. L’Université, il est vrai, compte une multitude de licenciés, d’agrégés et de docteurs : mais si le diplôme, pour l’ordinaire, constate le savoir, il ne confère pas nécessairement le talent d’enseigner ni le dévouement professionnel. Dans les comptes rendus de la grande commission d’enquête présidée par M. Ribot, on peut relever les dépositions de plusieurs graves témoins, se plaignant très vivement que beaucoup de professeurs de l’État ne sachent pas faire la classe. Et tout récemment encore, un vétéran de l’École normale supérieure regrettait publiquement de n’avoir jamais reçu d’elle cette formation pratique, indispensable pour l’avancement des enfants. Ce sont là des témoignages fâcheux pour l’Université.

Mais admettons provisoirement qu’elle enseigne toujours bien : il faut que nos collèges fassent aussi bien et mieux qu’elle. Oui, mieux : cela s’est vu et se voit encore. Elle ne détient pas le monopole de l’intelligence. Il existe, en dehors d’elle, des esprits cultivés qui ont pratiqué l’enseignement, et de jeunes travailleurs qui ne le cèdent en rien aux nourrissons de l’Alma Mater ; et comme elle n’exige pas encore, à l’imitation des Japonais d’autrefois, qu’en abordant à ses rivages, les candidats marchent sur la croix pour participer au droit commun des grades qu’elle distribue, on peut obtenir pour les collèges cléricaux des professeurs aussi diplômés que ceux des lycées. Mais, en plus, ces diplômés apporteront chez nous, avec le désir légitime d’une situation honorable, l’intention plus élevée de remplir un devoir de chrétien et un rôle de sauveur d’âmes. C’est dire que leur bon vouloir se prêtera sans peine à la formation technique qu’ils trouveront dans l’observation obligatoire d’une méthode éprouvée, dans les conseils autorisés des directeurs, dans le contrôle habituel dont leur enseignement sera l’objet. C’est dire surtout qu’ils ne marchanderont pas leur dévouement à leur famille scolaire, qu’ils sauront identifier leur propre intérêt avec celui des élèves et qu’ainsi, outre le travail qui mène au succès, ils leur inculqueront les principes qui font l’honnête homme et le chrétien solide.

Dans cette double tâche, ils auront pour collaborateurs des surveillants, dont le choix réclame aussi le plus grand soin. De simples gardiens, des pions, on en trouve toujours ; mais pour garantir le sérieux du travail à l’étude, pour veiller partout à la santé des élèves et à leurs jeux, en même temps qu’à leurs manières, à leur discipline et à leur piété, il faut un rare mélange de qualités et de vertus, la douceur et la fermeté, l’entrain et la possession de soi, par-dessus tout, cet esprit naturel qui fait voir dans les enfants des âmes à former et dans les ennuis du métier une source de mérites pour l’autre vie.

Au-dessus des professeurs et des surveillants, aussi nécessaire que la clef de voûte à une ogive ou que le pilote à la barque, vient le directeur. Responsable de tout, il doit être capable de tout gouverner, par lui-même ou par ses seconds, études et discipline, intérieur et extérieur, maîtres et élèves. Faible ou capricieux, il encouragera le désordre et la paresse ; raide et hautain, il découragera le bon vouloir des enfants et le dévouement de ses auxiliaires. S’il est médiocrement intelligent ou pratique, il ne saura ni donner une bonne impulsion ni redresser une erreur ; s’il est ou se croit très intelligent, il risquera d’imposer trop exclusivement ses idées personnelles et de paralyser toute initiative. Bref, un directeur parfait est l’oiseau rare par excellence : si on le découvrait, il faudrait le payer son poids d’or.

Ce dernier mot, mon cher ami, te fait deviner la conclusion obligée de ce qui précède. Pour avoir un bon personnel, il faut y mettre le prix : c’est logique et inévitable. Si l’on a la chance de tomber sur des hommes capables qui aient les moyens de faire l’œuvre de Dieu pour le pur amour de Dieu, il faut les accepter avec reconnaissance ; mais n’y comptons pas trop. D’ordinaire, les travailleurs de l’esprit ne sont pas riches ; quelques-uns, pour venir à nous, auront à sacrifier une position déjà faite, qui réclamera un dédommagement. D’une façon générale, le souci du lendemain matériel ne favorise pas la liberté d’intelligence ni l’entrain joyeux dont un professeur a besoin pour faire de bonne besogne.

L’intérêt et l’honneur de notre enseignement exigeront donc des sacrifices. Certains collèges trouveront peut-être dès le début, dans le nombre de leurs élèves, les ressources nécessaires pour suffire à toutes leurs charges ; d’autres ne le pourront pas et devront être soutenus. C’est une question de vie ou de mort. Les Comités de défense religieuse, qui comprennent généralement des hommes pratiques et entendus, ne se feront pas d’illusion sur ce point et aviseront à garantir l’avenir, en établissant, sous la forme qui conviendra le mieux au tempérament de leur région, un denier des collèges chrétiens.


J’ai raisonné, jusqu’ici, dans l’hypothèse que la loi (je voulais dire la persécution : mais c’est tout un) respecterait le droit du clergé séculier à l’enseignement. Hélas ! il serait téméraire de l’espérer pour toujours ou même pour longtemps.

Après avoir déclaré que la suppression de l’enseignement congréganiste ne s’étend pas au clergé séculier, le rapport Buisson ajoute ceci : « Et pourtant, ont dit plusieurs membres de la commission, les raisons qui valent contre le religieux valent contre le prêtre… M. Devèze avait même déposé en ce sens un amendement, qu’il a retiré pour se conformer à la méthode de division du travail, proposée par le gouvernement et adoptée par la commission. Il a d’ailleurs été entendu que l’abandon de la disposition relative au clergé séculier n’impliquait nullement, de la part de la commission, un vote de rejet. » On nous donne donc avis que l’exclusion du clergé séculier est simplement partie remise et qu’en temps opportun on reprendra contre lui le travail. Quel joli mot ! Je vois d’ici le boucher qui, fortifié par un bon déjeuner, retrousse sa chemise sur ses bras nus, encore tachés de la besogne du matin, et s’apprête avec satisfaction à abattre ce qui est resté vivant !

Ce sera la deuxième étape. Il faut la prévoir, sans inquiétudes exagérées, et déterminer à l’avance les principes qui devront présider à la nouvelle organisation.