Mon cher ami,

Je te sais infiniment gré de prendre au sérieux le travail d’évolution qui s’opère en moi depuis trois semaines. Il y a des choses dont il ne faut pas rire. Moi-même, dans l’ancien temps, je n’ai pas toujours compris ce respect nécessaire des secrets de l’âme : je le regrette aujourd’hui. Ce qui vient de se passer dans la mienne m’a guéri à tout jamais, je l’espère, de l’envie de plaisanter autrui.

Cette retraite dont j’avais tant peur, m’a retourné. Ce que j’étais avant, tu le sais mieux que personne ; tu as connu, pour les avoir partagés plus d’une fois, mes rêves, mes légèretés d’esprit, mes faiblesses de cœur. Mais tu ne savais pas tout : il y a des replis de conscience où l’on ose à peine regarder soi-même et qu’on n’ouvre jamais au regard d’un ami, même du meilleur, surtout du meilleur, par crainte de déchoir dans son estime.

Grâce à ma mère et à ma sœur, je n’avais pas perdu la foi ; mais je suis bien obligé d’avouer que, dans la pratique, ce résidu me gênait peu. Au lycée (je ne t’apprends rien), nos professeurs les plus honorables respectaient surtout l’incrédulité de leurs élèves et se gardaient soigneusement de prononcer le nom de Dieu. Le pauvre aumônier qui, dans la semaine, nous faisait par ordre une heure de religion et, le dimanche, un quart d’heure de sermon, n’était guère écouté. Tu te rappelles comment, un certain jour de fête où il dépassait les quinze minutes réglementaires, un frottement de pieds général le fit descendre de chaire. A Pâques, toujours par ordre, on allait le voir ; mais c’était pour lui dire poliment qu’on n’avait rien à lui dire ; et j’entends encore les stupides quolibets de tel de nos condisciples sur ceux d’entre nous qui, pour le plaisir des calotins, allaient se faire plaquer sur la langue un pain à cacheter gratuit.

Hélas ! que n’ai-je pas entendu en ce genre et dans tous les genres, durant ces récréations mornes, où, par petits groupes fermés, sous l’œil indifférent des pions relégués à l’autre bout de la cour, nous devisions sans contrainte aucune dans les bons coins !… Oh ! ces conversations ! Que de fois je les ai maudites depuis trois jours !

Les élèves des jésuites sont-ils tous irréprochables sur ce dernier point ? Sont-ils une collection d’anges ? Je ne voudrais pas l’affirmer. Mais ce qui ne souffre pas le moindre doute, c’est que les conversations honnêtes, qui étaient l’exception au lycée de Z…, sont ici la règle. Je n’ai pas entendu un mauvais propos depuis le jour de mon arrivée. Ce respect général de la décence m’a extraordinairement frappé. Quand j’ai voulu en chercher la cause, il a bien fallu me l’avouer : les langues sont chastes, parce que les cœurs aussi le sont ou du moins le veulent être. J’ai longuement réfléchi là-dessus et sur bien d’autres choses.

Le prédicateur de la retraite a été le contre-pied de ce que je craignais. Je m’attendais à de la mise en scène, à des coups de tonnerre ou de tam-tam, à des effets oratoires dans le genre terrible, évocations de démons et de damnés, apostrophes à faire trembler les vitraux. Rien de tout cela n’est venu. Avec un ton de raison calme et parfaitement convaincu, mais pénétré du désir partout visible de nous éclairer, il nous a exposé le grand mystère de notre destinée en ce monde, le malheur de perdre son âme immortelle, le devoir et le bonheur de servir Dieu.

Ce n’est pas plus malin que cela. Mais j’ai appris là du neuf, mon ami, et j’ai regretté que tu n’y fusses pas pour l’entendre : tu aurais conclu avec moi qu’en y pensant sérieusement, il faut être fou pour ne pas être chrétien. Je te traduis la chose un peu rudement : mais c’est la vérité vraie. Et de cette vérité j’ai, avec l’aide du Père missionnaire, tiré pour moi les conséquences pratiques : je me suis confessé, j’ai communié et je serai désormais chrétien, non pas à demi, mais à fond.

J’ose espérer, mon cher Louis, que je n’expierai pas ce changement par la perte de ton amitié, qui, malgré nos erreurs communes, me reste précieuse. Tu n’es qu’un égaré, comme je l’ai été, et tu vaux mieux que je ne valais encore il y a trois jours.

Quant à mes autres amis du lycée, ils penseront et diront de moi ce qui leur plaira : leur opinion là-dessus est à présent le dernier de mes soucis. Je leur souhaite d’être aussi heureux que je le suis.