Paul.
16. Au même.
5 décembre.
Mon cher Louis,
Ce que tu réclames de mon prétendu talent d’observation est un vrai travail ! Tu ne songes pas que mes lettres sont le meilleur de mon repos, mais à condition que ma plume ait la bride sur le cou, comme celle de la marquise (sans comparaison). Si tu veux m’obliger à prendre le petit pas et la route pavée, je préférerais faire du grec, qui, sous la baguette magique de mon professeur, commence à perdre pour moi son horrifique laideur de langue morte. Sais-tu que Démosthène est un fier lutteur et Homère un bonhomme incomparable, et qu’on gagne à les connaître tous deux ?
Mais, puisque tu y tiens, je vais essayer de te décrire le mécanisme de ma jésuitière, pour autant que je l’ai vu fonctionner depuis près de trois mois.
Ab Jove principium. Le Jupiter, ici, ce n’est pas le P. Recteur, du moins pour les élèves. Il représente pour eux presque une divinité cachée, quelque chose comme l’antique Destin, qui se contente de régler souverainement la marche des choses, mais n’exécute pas lui-même ses arrêts. C’est le P. Préfet qui tonne et qui rayonne, qui fait la pluie et le beau temps, qui puise dans les deux tonneaux olympiens et distribue avec équité le sucre des récompenses et le poivre sec des châtiments. Le P. Recteur se réserve seulement le droit de grâce et les faveurs plus insignes ; il préside les séances solennelles à la grande salle, attache les croix d’honneur sur la poitrine des premiers de classe, chaque semaine, et donne quelquefois, toujours trop rarement, des congés supplémentaires.
Essentiellement bon prince, il s’en faut pourtant que ce soit un roi fainéant. Il voit tout, par ses yeux ou par ceux d’autrui ; il sait tout (par son petit doigt, dit-on aux gosses), jusqu’à stupéfier quelquefois tel coupable qui se croyait profondément ignoré. Bref, sans presque paraître, on sent qu’il est l’âme partout présente du collège. Ses décisions sont d’ailleurs sans appel. Quand le P. Préfet ou le F. Portier vous ont répondu que le P. Recteur n’est pas d’avis, tout est dit. J’aime cela, parce qu’on sait à quoi s’en tenir.
Pour en revenir au P. Préfet, il est, contrairement au P. Recteur, l’homme qu’on voit partout. Pas un mouvement d’ensemble ne se fait sans qu’il y préside ou en surveille l’exécution : cela garantit l’ordre général. Mais, de plus, il entre dans les mille détails de la vie journalière, réglant les heures des classes et des leçons d’agrément, les jeux et les bains de pieds, la hauteur des cols de chemise et la couleur des cravates, les arrêts et les retenues. Il est vrai que pour la partie matérielle il se fait aider par le P. Sous-Préfet, mais il garde toute la responsabilité. C’est sa griffe qui, imprimée sur le billet jaune qu’on appelle admittatur, constitue le mot de passe pour obtenir un mouchoir du F. Linger ou une tisane du F. Infirmier, pour être admis en classe sans devoir ou sans leçon le lendemain d’une migraine, pour faire le moindre pas en dehors de sa division. Sans ce précieux papier, on est sûr de rencontrer, juste au coin où on ne l’attendait pas, un impitoyable surveillant général, vulgairement rôdeur, qui vous renvoie d’où vous venez, avec une tartine de pensum ou d’arrêts.
D’après cela, tu vas penser que le P. Préfet inspire aux élèves le sentiment que certain ogre inspirait au petit Poucet et à ses frères ? Pour les cancres, c’est possible ; pour les sages, non. Car il y a chez lui deux hommes absolument différents : l’homme public, qui est souvent obligé de faire figure de bois pour le maintien de la discipline, et l’homme privé, qui, dans l’intimité de sa cellule, peut laisser agir et parler son cœur. J’en ai fait récemment l’expérience. Un des professeurs d’accessoires s’étant plaint que j’avais l’air de ne pas le respecter, le P. Préfet me fit comparaître. Je lui avouai qu’en effet le ton doctoral de ce monsieur et sa manie de friser perpétuellement ses moustaches (c’est un laïc) me donnaient parfois sur les nerfs : de là, quelques sourires mal cachés par moi et quelques paroles qui pouvaient sentir l’impatience. J’en fus quitte pour une semonce paternelle et pour la promesse de surveiller un peu mieux mes nerfs.