Je te conte tout cela, mon petit frère, au long et au large, parce que cela m’intéresse énormément et que tu ne seras sans doute pas fâché toi-même de savoir au juste l’impression de papa. Il est gagné, sûrement, et tu verras que tout finira bien.
Après dîner, l’oncle Barnabé est venu. Quand papa lui eut refait son récit avec le même enthousiasme, le brave homme eut le malheur de dire : « Les Jésuites sont des enjôleurs : c’est reconnu. » — « Il est reconnu, répliqua papa de son petit ton des jours maigres, qu’en fait d’éducation, tu n’as jamais eu le sens commun et que tu n’as pas su empêcher ton Ernest de devenir un crétin de première force, malgré les trois lycées où tu l’as mis successivement ». Le pauvre oncle Barnabé n’a pas demandé son reste.
Ton ami Louis a été fort ennuyé de ne pas te trouver ici et m’a chargé de te faire savoir que les Jésuites, qui ne donnent pas de vacances pour le nouvel an[3], sont des esprits chagrins. C’était aussi l’idée de papa, avant la visite qu’il t’a faite. Il n’en a plus parlé, ce soir ; je vois bien pourquoi : si tu avais eu des vacances, il ne t’aurait ni applaudi ni décoré ! Maman et moi, qui n’avons pas eu les mêmes bonheurs, nous penchons à dire comme Louis. Je t’en demande pardon pour tes maîtres, que j’estime tout de même, puisqu’ils te font du bien. Ils doivent avoir des raisons. Mais je prendrai ma revanche aux jours gras.
[3] Ils n’en donnaient pas à la date de ces lettres. Depuis, il paraît qu’on leur a forcé la main.
Je t’embrasse un peu, beaucoup, passionnément.
Ta sœur Jeanne.
Papa nous a fidèlement rapporté la recette de ton Frère cuisinier pour le gâteau de macaroni. Nous l’étudions, maman et moi, avec la vieille Fanchon, en vue des prochaines vacances. Ça ne paraît pas bien extraordinaire, quoi que tu en dises merveille.
20. A mon père.
10 janvier.