Mon cher papa,
Avez-vous fait bon voyage ? N’avez-vous pas pris de rhume en route ? Je vous reste bien reconnaissant d’avoir bravé l’hiver pour venir de si loin procurer à votre fils quelques bonnes heures — je n’ose pas dire de vie de famille, puisque maman et Jeanne y manquaient — mais de tête à tête et de cœur à cœur filial. Le beau temps est parti avec vous : je l’ai senti le lendemain. Autrefois, je n’aurais pas supporté le vide poignant que laisse après elle une visite comme la vôtre ; aujourd’hui, j’accepte tout, parce que c’est le devoir.
Mais que n’avez-vous pu prolonger votre séjour à H. jusqu’à mon avènement au trône !
— « Quel trône ? »
Dame ! j’y suis monté si inopinément et j’en suis descendu si vite que j’ai eu à peine le temps de m’apercevoir qu’il avait des pieds et des bras dorés et qu’on y est fortement secoué par les porteurs. Quant à mon royaume, je ne l’ai jamais vu et n’en sais même pas le nom : c’était très loin, du côté de l’Orient, patrie des Rois Mages. Voici comment, sans le savoir, vous êtes devenu l’illustre père d’un illustre potentat.
Au dîner de l’Épiphanie, chaque table a tiré son roi : le dixième et dernier morceau de brioche, qui me revenait comme chef de ma section, contenait la fève enviée. Il n’y a pas eu de triche : j’avais fait les parts avec une précision géométrique et surveillé rigoureusement la distribution. Je pris pour reine un garçon qui me déteste et que je n’aime guère, pour figurer les ménages qui ne ressemblent pas au vôtre. Je bus, on but, on cria : Vive le roi ! et Vive la reine ! Puis, les trente monarques furent convoqués autour d’une autre brioche, immense, mystérieusement recouverte d’une serviette, sous laquelle, tour à tour, nos mains tremblantes et fiévreuses plongèrent. Un génie bienfaisant guida la mienne : je ramenai la fève des fèves et je fus le roi des rois.
Les roitelets évincés absorbèrent avec résignation un nouveau petit verre en l’honneur de Sa Majesté Ker Ier. Après quoi, on me mit au front un diadème, tout flamboyant de pierres précieuses et de papier d’or ; sur les épaules un manteau de pourpre qui, jusque-là, couvrait prosaïquement un lit de dortoir ; dans la dextre, un sceptre, redoutable aux méchants, clément aux bons. Puis, on apporta mon trône à brancards ; j’y pris place avec la solennité convenable ; quatre vigoureux gaillards, costumés à la dernière mode du moyen âge, m’enlevèrent comme une plume, et précédé d’un long cortège d’hommes d’armes et de pages, qui blancs, qui noirs, qui bronzés, guidé par l’étoile de Jacob au sommet d’une bonne perche, traînant à ma suite mes trente vassaux princiers, fièrement drapé dans ma grandeur, le poing gauche sur la hanche, l’œil haut, je parus sur le grand perron. Mon nom avait déjà circulé avec la rapidité d’une traînée de poudre ; je fus acclamé comme aurait pu l’être Charlemagne, Napoléon ou tout autre.
Pour ne pas me laisser griser par cette gloire subite : « Sire, me disais-je tout bas, prenez garde ! Le peuple est comme l’Océan, mobile et perfide : méfiez-vous de sa faveur et soyez maître de vous comme de l’univers ! » Ainsi affermi dans l’humilité, je pus savourer à mon aise le plaisir de voguer au-dessus de la houle de mes sujets empressés. On me fit faire le long tour des préaux, des jardins et des corridors, entre deux haies de curieux et de curieuses (car toute la ville y était), dont je recueillais les hommages avec une aimable condescendance.
Tout à coup, les vivats cessèrent et je me trouvai en face du Père Recteur, qu’entourait tout le corps professoral. Je faillis saluer, par habitude, mais me rappelai à temps que le gros personnage ici, pour le quart d’heure, c’était moi. Je m’inclinai simplement, de l’air protecteur qui convenait à ma dignité.
Par dignité encore, je jugeai bon de me taire. Mon grand vizir Joannès-Pacha, que vous connaissez bien, parla pour moi. Il apprit au Père Recteur que j’arrivais en droite ligne des pays où le soleil se lève, à seule fin de lui témoigner ma haute faveur, avec mon estime pour ses éclatantes vertus et ma satisfaction de le voir à la tête d’un jeune peuple si bien discipliné, si intelligent, si parfait. En souvenir de ma visite, je sollicitais de sa bonté paternelle pour eux un congé extraordinaire.