Mon cher ami,

Tu me fais dire par ma sœur que les Jésuites sont des esprits chagrins ! Pour le coup, mon bon, je ne reconnais plus ta subtilité ordinaire de jugement : car tu t’es mis, non pas à côté, mais aux antipodes de la vérité.

Si les jésuites ne donnent pas de vacances au nouvel an, c’est, m’a-t-on dit, parce que, dans leur système d’études, le premier semestre est sacré : il représente le grand effort de l’année scolaire et n’admet pas d’interruption notable. Le programme de chaque classe doit être parcouru une première fois tout entier avant Pâques : alors seulement on a mérité quelques jours de repos complet. Après Pâques, on n’a plus qu’à revoir, à parfaire l’œuvre.

Cette méthode semble avoir du bon, et, quoiqu’il soit très doux (je le sais par expérience) de retrouver pour un peu de temps, après ces trois premiers mois d’absence, le nid de famille, je comprends qu’on sacrifie ce plaisir à un intérêt plus sérieux.

D’ailleurs, le sacrifice a eu ses compensations. Donner aux élèves la clef des champs, c’est une excellente recette pour s’épargner la peine de les amuser intra muros ; mais quand on réduit les plaisirs des élèves à sortir, on les habitue à ne voir dans leur collège qu’une cage ou une prison. Les Jésuites ne traitent pas leurs oiseaux ou leurs captifs en condamnés : ils dorent volontiers les barreaux, les agrémentent de quelques verdures et de fleurs, y laissent pénétrer le soleil, la musique et les francs éclats de rires. Je constate qu’ils se donnent presque autant de mal pour nous délasser, à certains jours, qu’aux autres jours pour nous instruire. Et de la sorte ils arrivent à faire, non pas seulement supporter, mais aimer le collège. Tout y gagne : les esprits sont plus libres, les cœurs plus ouverts, par conséquent le travail et le bon ordre mieux garantis, tout l’homme mieux formé.

Preuve :

Dans les lycées, il y a aussi des jeux qui exercent et assouplissent le corps, des leçons d’agrément qui développent les goûts artistiques et constituent de véritables divertissements ; mais je n’ai pas souvenance d’y avoir jamais vu donner par les élèves une séance littéraire ou dramatique. La grande raison de cette absence, je la conçois très bien depuis un mois : c’est que la préparation, avec la bonne volonté des acteurs, réclame une somme extraordinaire de dévouement, de savoir-faire et d’autorité chez le professeur. Or, mon bon, il est certain que ces qualités-là ne courent pas les rues — ni les établissements d’instruction où les maîtres jouissent d’un traitement pour faire leur devoir, sans plus. Tu as compris.

Je sais bien que vous êtes libres d’aller au théâtre, parfois même avec des billets de faveur : j’y suis allé, malheureusement. Mais qu’est-ce qu’on en rapporte pour son perfectionnement intellectuel ou moral ? Dans nos petites soirées dramatiques, on s’amuse peut-être moins, on s’instruit davantage et l’âme n’y perd rien.

Un théâtre de collège, évidemment, ne peut offrir qu’un très modeste reflet des merveilles que savent opérer sur les grandes scènes les machinistes, les costumiers et les décorateurs ; les jeunes artistes qui assument la charge d’intéresser un auditoire plus difficile parfois qu’on ne pense ne songent point à se comparer, même de fort loin, à un Coquelin ; enfin les productions qu’ils ont à interpréter ne constituent pas toujours des chefs-d’œuvre d’art littéraire ou dramatique, et même quand elles sont empruntées aux grands auteurs, d’impitoyables ciseaux leur enlèvent plus d’un élément d’intérêt piquant ou croustillant.

Mais le but n’est pas de fournir aux collégiens ou à leurs familles un équivalent du théâtre où ils ne vont pas. Il s’agit de leur donner, pour une circonstance exceptionnelle, une petite fête joyeuse, honnête, distinguée, qui puisse, selon le précepte antique, les divertir en les instruisant.