Je t’assure, mon ami, que c’est un spectacle saisissant. Quand on voit ces gamins de douze ou treize ans, dont pas un n’a envie de rire, s’attaquer, se défendre, s’ingénier à rendre coup pour coup, se prendre parfois corps à corps, s’arracher la victoire pièce à pièce, on oublie qu’il ne s’agit que de grammaire et l’on se passionne avec eux. Il y avait là un pauvre Gaulois, pas grand, pas sot, qui, repris à faux par son émule et condamné à faux par le professeur un peu distrait, se débattit comme un beau petit diable contre tous les deux et, se voyant impuissant à faire triompher la vérité, se mit à fondre en larmes en s’écriant : « Mon Père, vous l’avez dit en classe ». On applaudit : la victime eut permission de s’expliquer et obtint double victoire, ce qui ramena instantanément la sérénité sur son visage.
Après une déclamation française, qui permit aux troupes de reprendre haleine, la lutte reprit sur l’explication grecque. Même méthode, même ardeur, même connaissance très sérieuse de cette belle langue, qui parfois semble si ardue à ceux qui ne l’ont jamais approfondie.
On se demandait avec une curiosité de plus en plus tendue à qui appartiendrait finalement la victoire, jusque-là disputée avec des chances à peu près égales. La fortune allait dire son dernier mot. Le héraut d’armes annonça : Combat à mort… Je frémis jusqu’à la moelle des os ; allaient-ils s’entre-massacrer ? Si jeunes encore !… Il ajouta : sur les verbes irréguliers grecs. Je respirai.
Ces verbes irréguliers grecs sont, de tradition immémoriale, le cauchemar des écoliers. Est-ce à tort ou à raison ? Je ne le discute pas ; mais j’ai constaté que les élèves de quatrième n’ont pas plus peur de cet épouvantail que les moineaux ne redoutent le pacifique mannequin, destiné à les éloigner et devenu leur perchoir. Pourtant, il faut bien admettre que ces malheureux irréguliers présentent quelque difficulté, puisque, dans cette lutte suprême, tant de braves guerriers ont mordu la poussière.
Il est vrai qu’on ne faisait plus de quartier. A peine l’adversaire avait-il bronché qu’on entendait résonner, strident comme une lame d’acier qui fend un casque, le fatal cri : Mort ! Et le vaincu tombait inerte sur sa chaise. De quarante, bientôt il n’en resta sur pied que dix et la grande faucheuse continuait à passer impitoyable.
Ils ne sont plus que quatre, deux de chaque nation. Les questions volent pour surprendre l’adversaire : mais l’adversaire sent qu’un instant de trouble, c’est sa perte, et il fait des efforts héroïques pour garder son sang-froid. A ce moment, le Gaulois numéro deux hésite. On lui a demandé la deuxième personne du singulier de l’optatif aoriste premier passif du verbe δράω; il donne par distraction la première : Mort ! La distraction n’est pas admise sur le champ du carnage.
Vercingétorix reste seul en face de César et de Labiénus ; il serre ses deux poings sous ses bras croisés, et lentement, martelant chaque syllabe, il répond, puis interroge, pâle, mais résolu. César est cramoisi, mais tient bon. Au second tour, son lieutenant tombe. L’auditoire devient haletant. Qui vaincra, Rome ou la Gaule ? L’histoire voudrait que ce fût Rome ; mais l’histoire se corrige avec le temps.
A la troisième reprise, Jules César, qui pourtant jadis mourut en parlant grec, ne trouva pas assez vite je ne sais plus quel impératif : Vercingétorix le lui décocha comme une flèche : Mort !
Et le vainqueur respira profondément, s’essuya le front et faillit fléchir sous le poids de son triomphe : les bravos le soutinrent et, par-dessus les têtes, il envoya dans la salle un léger sourire à sa mère, qui s’était levée comme un ressort, toute radieuse de bonheur.
Un joyeux dialogue donna aux secrétaires le temps de faire le compte des victoires obtenues de part et d’autre. Puis les deux armées reprirent leur position de combat et, au milieu du battement de tous les cœurs, le P. Préfet proclama : « Camp des Romains, 150 victoires ; camp des Gaulois, 165. La victoire finale est aux Gaulois. »