Je vous embrasse tous.

Votre Paul.

26. A Louis.

8 mars.

Mon cher ami.

Ne pouvant encore suivre la classe, on m’a permis, au titre exceptionnel de convalescent, d’assister au duel que se sont livré en public, à la grande salle, les deux sections de quatrième, vingt élèves contre vingt, sur la grammaire latine et grecque. Cela s’appelle une concertation. Il y avait longtemps que je désirais en voir une. Je ne regrette point l’heure que j’y ai passée. Voici ce que c’est.

Au lever du rideau, on voit les deux armées rangées en bataille, l’une en face de l’autre, sur deux lignes : dix et dix d’un côté, dix et dix de l’autre. César commande les Romains, Vercingétorix les Gaulois. Au bas de la cantonade, sur la droite le professeur de la première section, sur la gauche celui de la seconde, chacun avec deux petits secrétaires chargés de marquer les points.

Les deux porte-enseigne inclinent devant le P. Recteur l’aigle et le coq, puis vont les planter au fond, dominant le champ clos. On échange un dernier regard de provocation et la bataille commence.

D’abord, ce n’est qu’une escarmouche. Le général romain récite, dans le ton naturel, un passage de ses Commentaires, sans broncher ; le chef gaulois lui donne la réplique en autant de lignes et sans broncher davantage. Beau début et bel exemple. Les deux seconds en font autant. Le troisième Romain hésite un quart de seconde sur un mot : son émule gaulois, prompt comme l’éclair, lui lance le mot à la face et le secrétaire du camp triomphant proclame une victoire aux Gaulois. C’est la première blessure. D’autres suivent, de-ci et de-là, toujours foudroyantes, quelquefois bravement rendues. Quand le premier rang a fini, il passe en demi-tour derrière le second, qui entre en lutte avec le second rang opposé, et ainsi de suite, jusqu’à ce que les diverses leçons, auteurs et grammaires, soient épuisées et que le P. Préfet, juge du tournoi, ait donné le signal du combat suivant : l’explication latine.

Comme pour les leçons, les deux sections ont préparé les mêmes passages d’auteur. Un Gaulois, désigné par son professeur, lit une phrase indiquée, la dissèque grammaticalement et la traduit ; si l’émule y trouve à reprendre, il corrige et gagne une ou plusieurs victoires. Le Romain est ensuite soumis à la même épreuve, et ainsi des autres. L’épreuve ne se borne d’ailleurs pas au sens du texte : chaque combattant répond en outre à des questions très variées de grammaire, d’étymologie, d’histoire, d’érudition en tout genre. Puis encore vient l’application du texte à des pensées analogues, petits exercices oraux de thème et de version, où le professeur met en œuvre toute son ingéniosité professionnelle pour faire valoir tout ce que l’élève a de forces vives, portées à leur plus haute puissance par le stimulant toujours harcelant de l’émulation.