Vous, maman, guérissez-la vite. Je vous embrasse aussi, avec papa. Ne craignez rien pour votre christ : vous l’aurez.
Votre Popol.
25. A ma mère.
28 février.
Chère maman,
Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ! Parole d’Évangile. J’ai eu tort de l’oublier, en me moquant des pots de tisane de ma petite sœur, et le ciel m’en a châtié. C’est de l’infirmerie que je vous écris. J’ai eu quelques jours de toux et de fièvre, sans danger aucun. A présent, je suis en pleine convalescence, avec des jambes qui flageolent encore et une tête un peu plus vide qu’avant. Le cœur étant resté intact, je cède au besoin de venir vous donner de mes nouvelles.
J’habite une jolie chambre au premier étage : parquet ciré, bon fauteuil Voltaire (c’est peut-être tout ce que je devrai jamais de bon à ce gredin-là, s’il en est l’inventeur !), lit mollet, rideaux blancs, vue très récréative sur les cours où les élèves jouent. La hauteur et l’éloignement amortissent le bruit, mais ne m’empêchent pas de faire sur eux derrière mes rideaux quelques études de mœurs fort intéressantes.
Pour me soigner, j’ai un frère infirmier qui vaut trois honnêtes gens, un saint homme et une Sœur de charité. Après m’avoir consciencieusement exténué par la diète, les purges et la quinine, tout en m’exhortant à la résignation chrétienne, le voilà maintenant qui, pour me rendre des forces, me gave comme s’il voulait convertir ma personne en une terrine de foie gras, selon une progression savante qui aurait de quoi alarmer tout autre estomac que le mien. Entre temps, il me régale de ses meilleurs tours de gobelet et de cartes. Il est très fort dans la partie. Il m’a avoué qu’étant au 1er régiment de cuirassiers, il en savait près de cinq cents et donnait souvent aux chambrées des séances de deux heures consécutives, toujours gratuites, pour empêcher les camarades d’aller boire et jurer dehors. Le prestige que lui donnait son talent lui servit même à en faire confesser plus d’un, et, en effet, il ne devait pas mal placer ses bouts de sermon, si j’en juge par ceux qu’il m’a insinués.
L’autre jour, à la salle de récréation des infirmes, il nous a fait la surprise d’une scène de ventriloquie, un petit dialogue entre deux personnages, dont l’un est au grenier, l’autre à la cave. Vous ne vous figurez pas la stupéfaction comique des gosses, qui cherchaient les voix tantôt au plafond, tantôt sous le plancher : ils étaient ahuris et le saint homme ravi de les amuser. Il y a ici du plaisir à être malade, presque autant que si j’étais soigné par maman.
Je n’ai pas été en classe depuis huit jours, et mon professeur, qui vient me voir fréquemment, ne veut pas encore que je travaille. Vous écrire, ce n’est pas travailler ; mais je suis sûr que vous ne seriez pas contente, si je prolongeais cette première lettre. A bientôt une autre plus longue ! Soyez sans inquiétude.