Brocoli devina le complot et, profitant du désarroi, soudain, d’un seul bond, il franchit les six marches et se présenta de lui-même, libre et fier, au public. Il eût certainement chanté sa victoire, si les applaudissements ne l’avaient intimidé. On le rattrapa et on le contraignit d’écouter immobile une chanson dont l’air ne lui plut pas : il n’y répondit pas un mot. Il fut néanmoins tiré au sort et échut (admire l’intelligence du hasard !) à un de nos professeurs de musique. Tu devines comme les deux confrères furent applaudis. Mais il faut croire que le pauvre Brocoli avait eu peur de tomber plus mal : car il redescendit l’escalier sans faire de cabriole et sortit les oreilles droites.

A notre grande joie, il n’est pas tout à fait perdu pour nous. Aussitôt après la loterie, nous nous sommes concertés pour le racheter à l’heureux gagnant : on le mettra au vert à la campagne du collège, où il partagera nos ébats, les jours de congé, jusqu’à ce qu’il soit assez fort pour traîner la carriole des Petites-Sœurs qui viennent chercher les restes de nos repas. Ce sera pour lui une position sociale très honorable et il pourra y gagner tout doucement sa part de… j’allais dire de paradis : mais ce n’est tout de même qu’un baudet ! L’herbe fraîche lui suffira.

Maman a gagné un christ en ivoire, très expressif, monté sur branches d’olivier naturel, un des lots que j’ai vu le plus apprécier durant l’exposition au parloir (j’ai eu l’honneur de compter parmi les collecteurs). Je l’avais désiré pour elle. Il me console de n’avoir pas eu Brocoli, quoique pourtant j’eusse été bien aise de t’offrir le bourriquet en souvenir de ton petit frère !

Toi, tu as gagné une caisse de mandarines : il doit y en avoir pour ton année, à une par jour. Est-ce que tu aimes les mandarines ? Cela m’étonnerait. C’est fade, c’est odorant, c’est… Crois bien, au moins, que je dis cela sans arrière-pensée égoïste.

Aujourd’hui, nous avons été porter aux bons vieux et aux bonnes vieilles de nos Petites-Sœurs leur part du produit de la loterie. Ils nous ont fait une réception de gala. A peine avions-nous franchi la porte cochère que, sous la véranda en face, nous apercevons, rangés sur un seul front, une trentaine de braves gens endimanchés et, à quatre pas en avant, un vénérable tambour, qui salua notre arrivée d’un roulement ému. Quand nous fûmes plus près, il tourna par le flanc gauche et s’engouffra dans la maison, toujours battant ; les trente hommes, défilant derrière lui deux à deux, au pas relatif, nous menèrent à la porte du réfectoire, où ils firent la haie, pendant que nous entrions.

Toute l’antiquité du lieu, dans ses plus beaux atours, nous attendait, debout et souriante, pour lui servir notre dîner : car c’est nous qui l’offrions.

La prière faite, on s’assit. Nous nous disputâmes les tabliers blancs et nous servîmes chaud, sans trop de maladresses, sous la direction des bonnes Sœurs. D’autres coupèrent le pain, la viande, versèrent à boire. Quelques-uns durent s’occuper de remplacer les mains qui avaient trop de peine à atteindre la bouche sans accident. Ce fut très joyeux. Des mercis et des compliments et des tendresses, nous en eûmes à foison. Quelques rares grognons grognèrent bien un peu, sur la quantité ou la qualité des services ; mais les voisins nous disaient : « faites pas attention, monsieur ; c’est une vieille habitude qu’il a : il est plus bête que méchant. » Et l’on riait. A mesure que les estomacs étaient plus satisfaits, les visages le paraissaient aussi et, au dessert, un petit verre aidant, la joie fut parfaite.

Parfaite, non : le dessert me sembla maigre et j’en eus du chagrin pour ces pauvres vieux et vieilles du bon Dieu. Il manquait une caisse de mandarines. Et je me disais : « Ah ! si ma sœur Jeanne était là avec la sienne ! Elle n’en garderait guère pour elle : je la connais. Quel plaisir elle se ferait de faire plaisir à ces braves gens ! Il y en a peut-être parmi eux qui n’ont jamais vu de mandarine et qui n’en verront jamais, tandis qu’elle, qu’est-ce que ça peut lui faire, de manger tous les jours une mandarine pendant un an ? Du mal. Surtout qu’elle est déjà malade !… Et puis ce n’est qu’un lot, un pur don du hasard : elle aurait pu fort bien, comme moi, ne rien gagner du tout… Ah ! si j’avais avec moi la caisse de ma bonne sœur Jeanne ! »

Heureusement, par prudence, je l’avais prise avec moi, pour le cas où tu me donnerais, sur place, la permission tacite de la distribuer en ton nom. Et je l’ai distribuée. Il y en avait trois cents ; ils étaient trois cents vieux : donc trois cents bénédictions, que je t’envoie. Ça te guérira, mignonne !

Si pourtant tu tenais à être dédommagée, je m’engage à te les rembourser en trois cents baisers, échelonnés sur un espace de quarante ans — est-ce assez long ? — afin qu’il t’en reste quelques-uns, quand tu seras vieille aussi. Donne tes pauvres joues pâlies et maigries, pour que j’y mette les deux premiers, et compte bien.