Paul.
24. A ma sœur Jeanne.
22 février.
Ma petite sœur grande,
Que c’est vilain à toi d’être tombée malade au moment précis où je t’attendais ! L’as-tu fait exprès ? Si je le savais, je… je garderais le lot que tu as gagné et par-dessus le marché celui de maman, qui, au lieu de venir s’amuser ici avec toi et moi, a préféré faire son carnaval auprès de ton lit, en compagnie sans doute de plusieurs pots de tisane. Comme ça devait être gai pour toutes deux ! Vous n’avez pas de remords ? Il y aurait de quoi, pourtant, car notre carnaval a fort bien réussi. Pour ton châtiment, je vais t’en faire venir l’eau à la bouche. Écoute un peu.
Le premier jour, grandissime représentation d’une comédie de Labiche, les Gobe-mouches. Il ne faudrait pas demander à tes Ursulines de chercher ce titre dans leur répertoire de l’Opéra-Comique ou du Théâtre des Variétés : car, d’abord, elles ne savent peut-être pas ce que c’est qu’un répertoire de théâtre, et puis ce titre n’y est pas. La pièce est de Labiche tout de même, un peu rarrangée, avec suppression de la trop aimable moitié du genre humain à laquelle tu appartiens. Je t’en fais mes excuses ; mais il paraît que ces dames ne se présentent pas convenablement !… Elle a été interprétée par les Anciens Élèves, dont cinq ou six jeunes de vingt à vingt-cinq ans et deux déjà pères de famille, tous acteurs émérites depuis leur temps de rhétorique. Pièce et jeu fort spirituels, quelquefois absolument pouffants. Si tu avais été là, tu serais repartie bossue, à force de rire — et j’étais condamné à n’avoir plus tard qu’un bossu pour beau-frère ! Tu as donc bien fait de rester à Z… avec tes pots de tisane.
Le lendemain, nouveau plaisir, très long, trop long pour certaines personnes, qui sont venues employer trois heures à espérer qu’enfin leur nom sortirait de l’urne et à voir passer devant leur nez des lots superbes.
Hélas ! je suis de ceux-là. En fait de chance aux loteries, je n’ai jamais eu que du guignon ! Tu as un lot, maman en a un, moi rien. Je convoitais pourtant bien — tu ne devinerais jamais quoi, je puis te le donner en mille — un charmant petit ânon vivant : robe grise avec croix noire dans le dos, des yeux doux et clairs, une paire d’oreilles à faire jaunir d’envie notre cousin Ernest, bref, un amour d’ânon, qui représentait la classe de sixième. Il faut savoir que chaque classe se cotise pour fournir son lot. La rhéto a donné la belle édition savante des Œuvres complètes de Corneille et de Racine, un cadeau de grand prix : mais qu’était-ce en comparaison de Brocoli ?
On l’avait amené dans la salle, bien brossé, parfumé, enrubanné. On l’invita poliment à monter les six marches qui le séparaient de la scène : il refusa, par modestie. On le pressa, on le poussa même un peu : mais les honnêtes gens de son espèce, si jeunes qu’ils soient encore, n’aiment pas qu’on violente leur liberté de conscience. Plus ses conducteurs insistaient, plus il résistait. On a du caractère ou on n’en a pas : Brocoli en avait, na ! Mis ainsi par lui au pied du mur, les âniers délibérèrent et parlaient déjà d’enlever le rebelle à force de bras ; mais
Le plus âne parfois n’est pas celui qu’on pense :