Nous ne sortons pas de ces splendeurs intellectuelles, quand ensuite nous entrons dans l’étude du Cid, des Horaces, de Polyeucte : Corneille et Bossuet sont de la même famille de grands esprits. Après Corneille vient l’émouvant et séduisant Racine, qui fait mieux comprendre et parfois admirer à ses propres dépens ses modèles grecs, Euripide et Sophocle.

Ne ris pas, mon ami, de cet enthousiasme un peu nouveau chez moi pour les Grecs ! Depuis que je les entends expliquer par un homme qui les connaît et qui, à travers leurs formes encore ingrates pour des élèves, nous fait apprécier cet art à la fois simple et profond qui cherche le beau, non pas dans les effets d’à côté, mais dans la pure expression de la nature idéalisée, comme Phidias dans ses marbres immortels, je suis tenté de mésestime pour les Latins. Mais je ne veux pas être injuste envers eux : ils ont bien profité des Grecs. Virgile se lit après Homère, avec le même plaisir que Racine après les tragiques athéniens. Néanmoins je comprends qu’après avoir lu Virgile une fois, on relise trois fois le bon Homère.

Il y a pourtant un Latin qui me plaît, et beaucoup : mais c’est encore parce qu’il a éminemment l’esprit grec et (passe-moi l’énormité de l’anachronisme) l’esprit français. C’est ce païen d’Horace : non point assurément dans ses gaillardises, mais dans les nobles envolées de ses odes patriotiques ou morales, dans les gracieuses ou touchantes échappées de son imagination de poète et de son brave cœur d’ami, dans ces épîtres et ces satires où le bon sens le plus naturel fait assaut avec la plus franche gaîté, mélange de sel attique et de sel gaulois. Je ne sais pas, mon cher, combien tu admires Nicolas Despréaux : il versifie avec une correction que ne devait guère dépasser sa perruque Louis XIV, et je trouve même qu’il accommode fort proprement les reliefs d’Horace ; mais quand je voudrai faire bien dîner mon esprit, c’est à la table d’Horace que je le mènerai, avec l’espoir secret d’y rencontrer La Fontaine et Molière, ses deux cousins du grand siècle : la fête alors sera complète.

Je ne me doutais pas autrefois de cette parenté si étroite qui relie nos classiques les plus véritablement français à l’antiquité grecque et latine ; je répétais sottement avec mes camarades :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?

Je blasphémais ce que j’ignorais. Mais j’en suis revenu depuis six mois, et à présent, ignorant un peu moins, j’apprécie mieux et j’admire sincèrement.

Je ne t’ai parlé que des grands classiques : nous ne négligeons pas ceux du second rang. Ils servent à reposer l’esprit, durant les derniers quarts d’heure d’une classe déjà bien remplie. Mais, même pour ceux-là, on ne prend pas le macaroni à la défilade : on choisit le meilleur. Le professeur a d’ailleurs soin de maintenir toujours, par des résumés ou des lectures courantes, les liaisons et les vues d’ensemble.

Et comme il met en cela et dans le reste autant de science et d’esprit que d’entrain, tu comprendras que la classe devienne pour nous un véritable plaisir, un régal intellectuel, et qu’on désire, par ce commerce intime avec les grands écrivains, arriver avec le temps à se façonner sur eux, à les imiter sans les copier, à devenir soi-même quelqu’un : ce qui est le but final des études — et le plus court chemin pour conquérir un baccalauréat honorable.

Si tu trouves cette lettre trop technique, tant pis pour toi ! Tu l’as voulu. D’ailleurs, ma moustache commence à rivaliser de sérieux avec la tienne : c’est dire que j’acquiers le droit de parler gravement de choses graves.

Bien à toi,