Il ne commence point par perdre son temps à nous débiter une savante dissertation sur ce chef d’œuvre qui… que… dont… Qu’est-ce que nous en retiendrions à ce moment ? Il vaut bien mieux nous faire assister au procès.

Il ouvre donc son livre et nous lit avec intelligence (ce n’est pas rien !) la première page de l’exorde. Qui est l’orateur ? Qui est le prévenu ? Qui sont les juges ? Où se passe la scène et avec quel appareil ? Dans quel état d’esprit sont les assistants ? La réponse à ces diverses questions fournit déjà une somme considérable de notions utiles sur l’histoire et les institutions romaines, en même temps qu’elle pique la curiosité. Que va dire Cicéron — non pas le vrai Cicéron, dont la peur valut à son client le plaisir d’aller manger de si bon poisson à Marseille — mais le Cicéron de cabinet, en pleine possession de son sang-froid et de son talent ?

Le professeur attaque alors le texte, phrase par phrase, et le fouille à fond, au point de vue du sens et de la valeur de l’expression. Puis il y montre, sous le trouble apparent des idées et l’embarras voulu de la structure, un art profond pour tourner en faveur de la cause tout ce qui semble contre elle et pour faire partager aux juges intimidés l’assurance qu’affecte l’orateur. Tu vois qu’il ne s’agit plus d’une traduction plus ou moins littérale ou d’une simple étude de langue : l’auteur devient le modèle, et la prélection vient à l’appui des principes oratoires. Quant à la sauvegarde nécessaire du principe moral, le professeur aura soin de noter comme il convient les entorses que l’avocat de Milon donne à la vérité des faits.

Une seconde et peut-être une troisième et une quatrième prélection semblables seront consacrées à étudier le reste de l’exorde. Ce ne sera pas trop : car il est l’œuf d’où sortira tout le discours, et il fournira matière à bien d’autres observations intéressantes.

De la réfutation qui suit l’exorde, on extraira un beau modèle de discussion oratoire, à propos du droit de légitime défense en cas d’agression.

La narration de la rencontre de Milon avec Clodius, y compris les antécédents et les suites, amènera une foule de détails sur les mœurs politiques et autres des Romains et mettra de nouveau en lumière l’habileté consommée de ce roi des avocats sans scrupule.

Dans le corps du discours, on choisira quelques modèles d’argumentation et de développement oratoire, auxquels on joindra les endroits les plus pathétiques de la péroraison, et ainsi l’on aura sur l’auteur et sur son œuvre des idées claires, complètes, solides, qu’on pourra désormais formuler en connaissance de cause.

Mais comment retenir une pareille quantité de notions en tout genre ? — On y a pourvu, mon ami. D’abord, il n’est pas défendu de prendre des notes, au moins pour les questions plus difficiles. Puis, après chaque prélection, quelques élèves sont interrogés sur les choses principales qu’ils viennent d’entendre. Le lendemain, avant la prélection du jour, la précédente est répétée tout entière, rapidement, mais à fond, souvent avec addition de nouvelles remarques. Enfin, chaque samedi, il y a revue générale de tout ce qui a été expliqué ainsi pendant la semaine. Il faut bien que l’essentiel finisse par vous rester.

Parallèlement au chef-d’œuvre de l’orateur romain, nous étudions le modèle de l’éloquence grecque, cet immortel discours de la Couronne, moins régulier et moins châtié que la Milonienne, mais la dominant, à mon humble avis, de toute la distance qui sépare la raison de la phrase, l’émotion naturelle de la passion savante, le torrent impétueux du fleuve canalisé, et, somme toute, le génie du talent. Les deux orateurs déploient dans la bataille une habileté merveilleuse ; mais on sent que Démosthène défend son honneur et la patrie, tandis que Cicéron a plutôt l’air de lutter pour un parti politique et pour sa clientèle. Quand le grave consulaire, pour épouvanter les juges, fait sortir des enfers l’ombre de Clodius, on sourit, et cet artifice quelque peu puéril diminue ensuite l’effet grandiose de l’auguste Jupiter qui, du haut des montagnes latines, ouvre enfin les yeux pour voir et punir les crimes du tribun révolutionnaire. Mais lorsque, pour se justifier d’avoir organisé contre l’envahisseur Philippe une résistance impossible et voulu, au défaut de la victoire, sauver du moins l’honneur de la patrie, Démosthène en appelle solennellement aux héros tombés à Marathon, que l’assurance de mourir n’a pas empêchés de faire leur devoir de soldat, je dois avouer qu’il me donne la chair de poule, comme si je voyais passer dans un éclair la charge de Reichshoffen. — « Ah ! les braves gens ! » s’écriait Guillaume ; moi aussi j’ai l’envie de dire : « Ah ! l’éloquent patriote ! »

De Marathon à Rocroi et à « cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés ressemblaient » à ce que tu sais, il n’y a pas loin. Notre professeur ne nous sature pas non plus de belles critiques générales sur Bossuet : il le lit avec nous en classe, nous le fait saisir sur le vif et nous promène à loisir dans les mystères de ses hauteurs et de ses profondeurs.