1o Tu veux savoir si je ne crains pas que tous ces exercices « extra-classiques » m’empêchent de conquérir à la fin de l’année le parchemin officiel ?

Ta préoccupation, mon ami,

Part d’un bon naturel : mais quitte ce souci.

Je suis tellement sûr de me doubler, dans six mois, de cette bienheureuse peau d’âne que… je n’y pense même pas. Dès le premier jour de classe, notre professeur nous a dit : « Mes amis, vos parents tiennent à ce que vous soyez bacheliers ; vous y tenez également, moi de même. Mais, écoutez bien ceci : la meilleure manière, la plus sûre et la plus courte, de préparer son baccalauréat, c’est de ne pas y songer et de songer beaucoup à faire une bonne rhétorique. C’est à moi, selon la direction des supérieurs, de régler votre travail et mon enseignement de façon à concilier tous vos intérêts. Je l’ai fait pour vos devanciers, qui n’ont pas eu à s’en plaindre : je le ferai pour vous. Mais je vous défends formellement à tous, tant que vous êtes, de jamais prononcer devant moi le mot de baccalauréat, pas plus que je ne le prononcerai devant vous, d’ici à Pâques. »

Il a tenu parole et nous aussi. Nous faisons du latin et du grec à loisir et à plaisir ; de la littérature ancienne et moderne, de l’histoire et de la géographie, avec intérêt ; de l’allemand, sans trop rechigner ; des sciences, autant qu’il faut ; tout cela d’après un plan parfaitement ordonné et ponctuellement suivi, sans fatigue et sans inquiétude, sûrs d’arriver, comme si nous voyagions dans un de ces trains d’Angleterre, qui partent, s’arrêtent, repartent, sans un instant de retard et sans un cri. Notre conducteur veille : cela nous suffit, et cette absence de préoccupation favorise bien autrement le bon travail que la sotte fièvre dont on se laisse parfois tourmenter, sans autre profit que des pertes de temps.

Mais, pour te rassurer plus complètement, je dois ajouter que notre professeur a fait ses preuves. L’an dernier, tous ses élèves, moins un, ont été reçus au baccalauréat — et ils avaient fait des thèmes grecs et des vers latins jusqu’à l’avant-veille des examens !

2o Tu désires savoir combien de fois par semaine je m’ennuie en classe ?

Le compte est facile : je ne m’ennuie jamais. Il y a des matières qui me plaisent moins que d’autres : à celles-là je m’intéresse par devoir. Mais l’étude des auteurs classiques, qui t’assomme, est précisément ce que je préfère à tout le reste. Il est vrai qu’elle ne se réduit pas, comme trop souvent chez vous, à une sèche traduction faite par l’élève, maintes fois préparée à l’aide d’un corrigé juxtalinéaire, agrémentée de quelques rares explications du professeur et se traînant ainsi au milieu de l’indifférence générale jusqu’au moment où l’heure sonne. Cela fait songer au macaroni des mendiants napolitains. Tu ne sais pas ? La marchande tire délicatement de sa marmite un de ces succulents petits tuyaux et en met l’extrémité dans la bouche du client, avec défense aux mains d’intervenir ; le client avale, avale à même, les yeux fermés. Quand il en a pour ses deux sous, la bonne femme coupe au ras des lèvres ; le suivant rattrape le bout disponible, et le macaroni continue à se développer uniformément.

Nous avons plus de variété. Le professeur nous explique ou nous fait expliquer par nous, en traduction courante, les auteurs secondaires, historiens et petits poètes : c’est la lecture. Aux grands classiques, orateurs et poètes, qui offrent l’application plus parfaite des règles qu’on étudie en rhétorique, on réserve l’honneur de la prélection. Tu vas saisir par un exemple.

Le programme de rhétorique comprend, pour le premier trimestre, les principes généraux de l’art oratoire et les règles du discours ; pour le second trimestre, les genres d’éloquence. Concurremment avec la théorie, nous étudions la pratique dans Cicéron, Démosthène et Bossuet. Voici comment notre professeur applique la méthode au plaidoyer pro Milone, que tu connais bien.