— J’ai entendu dire que, durant ces années de grammaire, on perd un temps précieux, qui serait plus utilement employé à d’autres études ?
— Lesquelles ? Les sciences mathématiques et physiques peut-être ? L’immense majorité des enfants n’en est pas encore capable, à cet âge, et, en leur imposant avant le temps ces études abstraites, on risque de dessécher à fond leur esprit ou (cela s’est vu) de les crétiniser.
— Mais les langues vivantes ne produiraient-elles pas le même effet de culture intellectuelle que le latin et le grec, avec des avantages en plus pour la vie pratique ?
— Laissons pour le moment de côté les avantages pratiques : nous pourrons y revenir. Au point de vue spécial de la formation littéraire, le seul qui nous occupe, aucune langue moderne ne saurait remplacer pour nous les deux vieilles langues classiques. On pourrait en donner plusieurs raisons : une seule suffit — la raison historique. Par suite de la profonde influence que la civilisation gréco-romaine a exercée, d’abord sur nos ancêtres gaulois et francs, puis durant de longs siècles sur les générations chrétiennes qui ont suivi, la langue française, la pensée française, le goût et l’esprit français sont restés tellement pénétrés de l’esprit des deux peuples classiques que vouloir le leur enlever, ce serait vouloir enlever à un arbre sa sève, à un corps vivant le meilleur de son sang. Et, à la place, que pourrait-on bien nous inoculer ? De l’anglais ou de l’allemand ?… Vous avez entendu parler de cette opération nouvelle qui consiste à infuser à un anémique le sang tout chaud d’un animal, bœuf, bouc ou autre ?
— Vaguement.
— C’est, paraît-il, une invention merveilleuse : les anémiques reprennent à vue d’œil des couleurs et des forces ; seulement, dit-on, il y en a qui donnent des coups de corne et ont envie de brouter l’herbe tendre. Si l’on vous infusait à haute dose du deutsch ou de l’english, mon pauvre Paul, vous ne connaîtriez bientôt plus que la boxe et la choucroute. Pour rester Français, il faut rester Gréco-Romain.
— Permettez, mon Père ! Ne pourrais-je pas me contenter de me former sur les modèles français ? Ils ont quelque valeur et soutiennent même parfois la comparaison avec les anciens, sans trop de désavantage — si j’en crois les affirmations de mon docte professeur de Rhétorique.
— C’est parce qu’ils ont de la valeur, inconséquent jeune homme, qu’on vous les fait étudier, et aussi pour vous montrer à quoi l’on arrive, avec du talent, par l’étude des anciens : car c’est à Rome et à Athènes que se sont formés nos trois premiers siècles littéraires, laissant en héritage au dix-neuvième un riche fonds d’œuvres saines et une belle langue. Le jeune siècle a voulu mieux faire : il le pouvait, s’il était resté fidèle au premier plan du romantisme, qui, à la forme antique, débarrassée de certaines entraves accessoires, rêvait d’unir l’inspiration nationale et chrétienne. Au lieu de cela, grisé par l’esprit novateur, il a, comme le fils prodigue, jeté son héritage aux quatre vents du ciel, dans les régions de la licence sans frein et sans pudeur, d’où il est revenu en loques.
— Mon père, vous êtes impitoyable.
— Je ne crois pas être injuste, mon fils : car j’admets de très honorables exceptions, comme vous le verrez dans la suite de notre cours de littérature. Mais je dois maintenir que, étudiée seule, la littérature française offrirait un champ d’étude trop restreint par le nombre des chefs-d’œuvre et trop peu sûr pour les principes. Nous devons l’étudier, l’aimer plus que toute autre, contribuer à sa gloire, si nous le pouvons, mais aussi suppléer à ses lacunes et nous garantir contre ses défauts, comme l’artiste, en travaillant dans le marbre ou sur la toile, a sans cesse devant les yeux l’idéal que lui tracent les règles de son art. Or, depuis que le monde est monde, il n’a point existé de forme littéraire ou artistique plus parfaite que la forme grecque, et vous connaissez les deux vers d’Horace :