— Vos jambes réclament du fortifiant pour être bientôt à même de suivre le bataillon de Rhéto : vous savez que je n’aime pas les traînards. D’ailleurs, la brise a fraîchi : profitons-en pour remonter à la voile. Ce sera moins dur et nous permettra de continuer la conversation sur le ton grave… Barre à bâbord ! Doucement à la côte… Stop ! »
Dresser le mât, fixer les cordes, déployer notre aile d’hirondelle, ce fut l’affaire d’un instant. La manœuvre étant devenue plus délicate, je cédai la place au Père, qui, la barre d’une main, la corde voilière de l’autre, prit le vent, vira de bord, et la nacelle fila triomphalement contre le courant avec un petit clapotis fort gracieux.
« Votre Excellence, reprit le Père, m’autoriserait-elle à lui demander pourquoi je la vois songeuse ?
— J’avouerai humblement à Votre Révérence que ses dernières paroles sur l’expulsion probable, dans un avenir plus ou moins prochain, de l’idéal français par la matière américaine, me trouble et m’afflige. Il me semble que, si elle se réalisait, ce serait la ruine, non pas seulement de l’esprit français, mais de la France elle-même. On lit partout et vous nous dites que si notre patrie, malgré ses humiliations et ses fautes, tient encore la tête des nations civilisées, c’est par son génie littéraire, son esprit essentiellement hostile au banal et au grossier, sa langue d’une clarté, d’une souplesse et d’une distinction unique. Est-il possible, mon Père, que tout cela soit perdu sans retour ?
— J’aime à vous voir ce beau chagrin et cette ardeur patriotique. Eh bien, non, jeune homme, tant qu’il restera des jeunes gens épris du beau idéal comme vous, et des maîtres…
— Comme vous, mon Père.
— … résolus, comme moi et beaucoup d’autres, par vocation et par conviction, à défendre jusqu’à la dernière cartouche la citadelle de notre éducation nationale, tout n’est pas perdu et le retour aux bonnes traditions, au bon sens, reste possible. Il y a des choses qu’on ne tue pas facilement et qui, lorsqu’on les croit mortes, se relèvent très vivantes : l’âme française, esprit et cœur, est de celles-là.
— Vous me rassurez. Mais que pensez-vous, mon Père, de l’utilité pratique des langues étrangères ?
— Elles sont indispensables aux grands industriels, aux voyageurs de profession, à certains savants et, en cas de guerre, aux officiers : mais combien de gens n’en ont que faire ? C’est une manie de croire que personne ne peut plus s’en passer.
— C’est vrai. Alors vous les supprimeriez ?