— N’allons pas trop vite. Il est certain (l’expérience l’a démontré) qu’un élève intelligent et travailleur peut trouver au collège le moyen d’apprendre à lire l’allemand ou l’anglais, même à le parler un peu, sans faire tort à ses études, pourvu qu’il ait la bosse des langues, de bons professeurs et que ses loisirs ne soient pas absorbés par le dessin, la musique, l’escrime et autres arts d’agrément. Un ou plusieurs séjours à l’étranger, en vacances ou au sortir du collège, lui donneront ensuite facilement l’usage courant de la langue choisie. Mais vouloir imposer à l’ensemble des élèves, médiocres ou bons, l’obligation d’étudier à la fois les trois langues classiques et encore une langue moderne, c’est, à mon sens, une aberration. Ils y gagneront de n’en savoir aucune.
— On supprimera le grec.
— Je le crains ; car ce pauvre grec est depuis quelques années la bête noire, le bouc émissaire coupable de tous les péchés et de tous les insuccès de la gent écolière. Quelques-uns, les buses, n’y perdront pas grand’chose : mais cette suppression serait un vrai malheur pour le développement général de l’esprit français, qui, vous le savez, dérive bien plus des Grecs que des Romains.
— Croyez-vous que le latin demeurera ?
— Oui, il fait trop intimement corps avec notre langue et aussi avec nos études de carrière, le droit, la médecine, les sciences. Je ne parle pas de la théologie, dont nos réformateurs se soucient comme un poisson d’une pomme. Qui sait même si certains d’entre eux, les sectaires, quand ils parlent de supprimer le latin, n’y voient pas surtout la langue de l’Église et des sciences sacrées ? Si ceux-là deviennent jamais les maîtres de la France, il faut s’attendre à toutes les ruines.
— Dieu nous en préserve ! Mais pratiquement, mon Père, comment organiseriez-vous l’enseignement des langues étrangères ?
— Vous poussez votre pointe : c’est fort bien, Excellence. Je vous répondrai que tout dépend de vous.
— De moi ?
— Oui, quand vous serez chargé du portefeuille de l’Instruction publique.
— J’en suis loin ; mais quand j’y serai, que devrai-je faire ?