Comme tout est vide ici, depuis que tu n’y es plus ! Tu avais apporté la joie, la vie, le soleil : il ne reste plus rien de tout cela. Tu serais mort, que la maison n’aurait pas un air plus désolé. Maman n’arrive pas à sourire, malgré la peine qu’elle se donne, et semble n’avoir pas dormi depuis six semaines. Papa, ces deux jours-ci, a été absolument morne à table. Il s’est promené des heures seul au jardin, tirant et cirant fiévreusement sa moustache, cherchant des yeux, tous les quarts d’heure, là-bas au loin, par-delà le petit mur, quelque chose ou quelqu’un qu’il ne découvrait pas ; puis faisant une caresse à ton chien fidèle, qui le suivait tête baissée ; rentrant au salon pour donner un coup de pied au pauvre Minet, qui a eu le mauvais goût d’exprimer par des ronrons sa joie de ne plus se voir la queue arrachée par son ennemi mortel ; puis encore allumant cigarette sur cigarette pour réduire en fumée son chagrin. A un moment, j’étais assise dans un coin, lui dans un autre, quand arrive M. Legrand :

« Bonjour, Legrand, dit papa. Tu vas bien ?

— Merci. Et toi ?

— C’est embêtant d’avoir des enfants comme ça !

— Comme Jeanne ?… Bonjour, Jeanne.

— Bonjour, monsieur Legrand.

— Non, comme mon fils Paul.

— Il est malade ?

— Lui ? De l’appétit pour quatre et de la santé pour six.

— C’est le travail qui cloche ?