Si oui, je te préviens que j’entends être payé de ma peine, à tant la ligne, vu que, pour faire ce métier-là gratis, j’aimerais mieux casser des cailloux sur une grande route, à cinquante centimes par jour, — ou préparer un baccalauréat en plus du mien.

Sans rire, Jeanne, quelle idée de vouloir prendre ton petit frère pour ton père spirituel ! En me moquant un peu de toi, je ne fais que te rendre la pareille.

Je ne dis rien des compliments invraisemblables que les bonnes dames de Z…, en quête d’un sujet de conversation nouveau, sont venues faire à maman sur mon dos : j’espère bien que maman et papa sont trop avisés pour donner dans le piège. Ils savent à quoi s’en tenir. Quant à toi, ma petite sœur, ta perspicacité d’espionne (le joli rôle que tu jouais là !) a été singulièrement égarée par le sentiment fraternel. Si je t’ai apparu si parfait, c’est que tu avais d’avance grande envie de me trouver conforme à tes rêves. Mais rêve et réalité, c’est deux.

Dans la réalité, Jeanne, pour te parler franc, je sais très bien ce que je vaux et mieux encore ce que je ne vaux pas. Tu m’ouvres ta conscience, pauvre chérie, avec une candeur et un abandon qui m’ont profondément ému : veux-tu un aperçu de la mienne ? Écoute.

J’ai si longtemps vécu en païen dans ce malheureux lycée que ma prière se réduit ordinairement à deux mots : « Pardon, mon Dieu, et pitié ! » Je me confesse et je communie par devoir, par besoin. Je trouve dans les sacrements la force, celle du bœuf qui trace laborieusement le sillon de chaque jour ; mais bien rarement j’y goûte ces divines douceurs qui font oublier le terre à terre et le poids de soi-même. Quelquefois, le croirais-tu ? je me prends d’envie pour les alouettes que je vois monter si joyeuses dans le ciel pur en chantant leur alléluia… Sentimentalité, n’est-ce pas, et vaine ambition ! Cependant, Jeanne, tu sais mieux que moi combien ces douceurs rafraîchissent le cœur desséché et facilitent le rude chemin du devoir. Mais c’est une rosée bienfaisante que je ne mérite pas, à cause de ces éruptions trop fréquentes encore de mon orgueil, de mon égoïsme, de ma méchanceté naturelle, de tout ce fond mauvais qui reste incrusté dans mon être depuis ma conversion.

Converti ! Le suis-je ? Tu me félicites d’être maître de moi et tu me crois fort ! Hélas ! bonne petite sœur, toi qui as toujours vécu pure et calme sous l’aile des anges visibles et invisibles, tu ne peux savoir tout ce qui bout dans les veines d’un garçon de seize ans qui a vu le mal de près et dont l’âme a gardé des cicatrices encore fraîches. Je ne tiens debout qu’avec l’appui constant de mon directeur et grâce à l’encouragement journalier des amitiés sûres qui m’entourent. Il se passera du temps avant que je puisse marcher sans béquilles, avec la seule grâce de Dieu : comment veux-tu donc que j’aide les autres à marcher ?

Peut-être as-tu pensé, Jeanne, que je pourrais te faire bénéficier, par ricochet, de la direction nette et ferme qu’on me donne ici ? Mais ce qui me convient ne saurait te convenir. Tu es quelque chose comme une rose blanche, à peine agrémentée de trois ou quatre petites épines, juste ce qu’il en faut pour sauver le proverbe. Moi, je suis un buisson de houx ! Cela ne se traite pas de même façon.

Pourtant je ne voudrais pas te faire de la peine, ma chère bonne Jeanne, et nous pourrions nous entendre, moyennant un amendement à ta proposition. En somme, tu veux rendre nos relations plus sérieuses, plus utiles à notre bien mutuel : je signe cela des deux mains. Mais qu’importe à ce noble but l’épithète que nous nous donnerons ? Ne sommes-nous pas assez grands, pas assez raisonnables tous deux, pour qu’il n’y ait plus ni petite sœur ni petit frère ? Restons simplement frère et sœur.

Tu m’aideras comme tu l’as toujours fait ; je t’aiderai, si je puis, et nous tâcherons de nous rendre meilleurs l’un l’autre en nous disant à l’occasion nos petites vérités et en priant beaucoup, toi pour moi et moi pour toi.

Nous commencerons tout de suite, si tu veux, par faire un bon mois de Marie en vue de notre perfection commune. Au collège, il a été inauguré, aujourd’hui même, par un beau salut à la chapelle. Le soir, petits et grands élèves se sont rangés aux pieds de la Vierge, brillamment illuminée, qui domine nos cours de récréation, et là nous avons lancé, à plein cœur et à pleine voix, dans la nuit qui tombait, un Magnificat qui a dû faire plaisir aux anges et peut-être à tout le quartier, un bon kilomètre à la ronde.