Dans notre étude, contre le mur en face, nous avons élevé, à grands frais de vieilles caisses, de papier peint et de génie, un véritable monument, une grotte de Lourdes. Sur le rocher se dresse majestueuse la basilique, fidèlement reproduite en carton d’après les dessins d’un artiste fameux, M. Paul Ker. Dans le bas, le gave impétueux roule en silence, sur un lit de sable et de cailloux naturels, ses flots de cristal tortillé. Au milieu s’ouvre la grotte miraculeuse, dominée par l’Immaculée Conception, qui sourit à Bernadette et à une soixantaine de moutons blancs, figurant notre division. Tout autour, des sapins, des fougères, des fleurs, témoignages volontaires de notre dévouement filial à la Reine du lieu. Sur le devant enfin, un petit panier doublé de satin rose, où viennent tomber les billets anonymes, dans lesquels chacun, selon l’inspiration de son cœur, présente à Marie ses requêtes et les petits actes de vertu pratiqués journellement en son honneur. Tu auras ta bonne part dans les miens.
Ces manifestations pieuses, qui jadis m’auraient fait hausser les épaules, me plaisent aujourd’hui singulièrement et forment un stimulant très sérieux à ma bonne volonté. Je sais fort bien qu’elles ne sont pas la religion, qu’elles ne sont même pas toute la piété, qu’elles demandent des esprits simples et droits ; mais j’ai été si longtemps un esprit orgueilleux et frondeur que j’éprouve maintenant une vraie jouissance, et comme l’âcre plaisir d’une vengeance satisfaite, à me faire petit et naïf devant le Maître qui m’a rendu ses grâces et devant sa douce Mère, qui m’a ramené à lui et qui veut bien aussi m’adopter pour fils. Demande à Marie pour moi, Jeanne, de garder jusqu’au bout de ma vie une âme d’enfant et de ne jamais en rougir.
J’embrasse ta belle âme de sœur.
Ton frère spirituel,
Paul.
32. De ma sœur Jeanne.
3 mai.
Mon frère.
Que tu es bon ! Tu as beau me plaisanter et te calomnier, va, une sœur ne s’y méprend guère. Ta lettre vaut bien pour moi quatre sermons de M. l’aumônier des Ursulines, qui est un saint homme et mon confesseur ordinaire. Je ne prétends pas que tu prennes sa place au confessionnal : comment ferais-tu pour m’absoudre ? Mais j’ai besoin comme toi d’une amitié jeune et sûre, pour m’aider à traduire en actes les sages conseils de mon père spirituel et de mes parents. Toi tu as pour cela ton impeccable ami Jean, ton second ange gardien : je n’ai personne. Parmi les jeunes filles que je vois, il n’y en a pas une à qui je voulusse parler de mes défauts : elle irait en rire avec les autres, et je n’en vaudrais pas mieux.
Ta réponse, Paul, me montre le fond de ton âme droite et de ton cœur aussi fort que tendre : j’ai toute confiance en toi, j’accepte sans réserve les conditions que tu poses et je compte définitivement que tu me prêteras désormais ta force, ta franchise et ta bonté pour m’aider à marcher dans le devoir toujours, comme toi et avec toi. La Reine des anges, dont nous sommes tous deux les enfants, bénira nos bons désirs et nos efforts : je l’en prierai tous les jours de son beau mois et après.