Quant aux piquants du buisson de houx, ils ne m’effrayent guère et ne m’empêchent pas de t’embrasser mille fois.
Ta sœur,
Jeanne.
33. De Louis.
5 mai.
Mon cher Paul,
Je n’y tiens plus : il faut que je te vide mon cœur. Il est plein, non pas d’amertume ni d’angoisse, mais d’un sentiment indéfinissable, poignant, mélange de l’une et de l’autre.
Tu es donc sorcier ? Je me croyais pourtant préparé par ta chère correspondance à trouver en toi des changements considérables ; mais il ne reste rien de mon ancien ami, rien que son amitié. Oh ! ce n’est pas un reproche, Paul : si tu es changé, tu ne l’es pas à ton désavantage. Mais cet abîme qui nous sépare, ce contraste loyal qui existe entre nos deux âmes, tandis que nos cœurs, je le sens bien, restent aussi fraternels qu’autrefois, me torture.
Ta première vue m’avait seulement un peu saisi, étonné. Je pouvais mettre cette impression sur le compte des effets naturels de l’âge : en six mois, le physique d’un jeune homme peut se modifier beaucoup. Mais en t’écoutant parler, en observant surtout ton attitude si réservée et pourtant si franchement cordiale à l’égard de nos camarades communs, en constatant sur les points délicats cette intransigeance si aimable et si calme, il m’a bien fallu convenir qu’il s’est opéré chez toi une réaction profonde, et ma surprise est devenue de la stupéfaction, une stupéfaction obsédante.
Je n’ai pas seul éprouvé cette impression : tous nos copains l’ont exprimée devant moi. Quelques-uns, par habitude, ont essayé d’en blaguer : cela n’a pas pris sur les autres, qui m’ont paru plutôt préoccupés de ta conversion. Ils savent que tu n’appartiens pas au troupeau des sots. L’un d’eux a dit carrément : « Il vaut mieux que nous. » Et il avait raison : tu vaux incontestablement mieux que nous tous, bien mieux que moi. Tu es dans le vrai : nous sommes, non pas dans le faux, — car chez nous il serait inutile de chercher un principe ferme de conduite, — nous sommes dans les hasards du lâchez-tout ! Où va le vent, nous allons.