Moi, je ne veux plus de cette situation équivoque, intolérable. Tes lettres ont depuis longtemps remué ce qui peut rester en moi de sentiments honnêtes (j’emploie un terme large). C’est en vain que j’ai essayé parfois de couvrir ce travail intime sous de mauvaises plaisanteries qui n’ont pas trompé ta clairvoyance. J’en suis arrivé à ce même état où, naguère, tu te sentais le plus malheureux des hommes de ne pas ressembler à tes bons amis de là-bas, et je me rends parfaitement compte, à mon tour, qu’il n’existera plus pour moi de repos jusqu’au jour où mon âme sera libre comme la tienne.
Pour en arriver là, mon cher Paul, que dois-je faire ? S’il faut que j’aille te retrouver chez les Jésuites, j’irai : vus à travers toi, ils ne m’effrayent plus. Parle, conseille-moi : ta réponse sera pour moi parole d’Évangile.
Ton pauvre ami,
Louis.
34. A Louis.
7 mai.
Mon bien cher ami,
Le jour où Dieu m’a fait la grâce de m’accueillir comme l’enfant prodigue repentant, a été, après celui de ma première communion, le plus heureux de ma vie : ta conversion sera le troisième. Merci, mon cher Louis, de la bonne nouvelle qui m’annonce enfin que ce jour approche. Que de fois déjà, depuis six mois, sans te le dire, j’ai demandé à la douce Mère du Sauveur que rien ne nous séparât plus ! Me voilà exaucé : encore une fois, et du fond de mon affection pour toi, merci.
Tu me demandes : « Que faire ? » Mais tu sais bien par où j’ai passé pour rentrer en grâce avec mon Père, qui est le tien aussi. Il faut te mettre à deux genoux, te frapper la poitrine et dire : « Mon Père, j’ai péché contre le ciel et contre vous : je ne suis plus digne d’être appelé votre fils. » Le Père te relèvera, te pressera sur son cœur, mêlera ses larmes aux tiennes, et tu seras encore son fils — et mon frère. Ce n’est pas difficile : on le voit après coup, lorsque les clartés de la divine miséricorde ont dissipé les fumées d’orgueil ou de défiance que l’ennemi avait excitées entre l’âme coupable et son juge. Ce juge, ce père se fait représenter ici-bas par un juge humain qui est encore un père. Cœur de Dieu, cœur de prêtre, c’est tout un. N’aie pas peur.
Papa viendra me voir à la Pentecôte : c’est la première communion du collège. Ah ! si tu pouvais l’accompagner, passer ici tes deux jours de congé, t’aboucher avec mon directeur et régler avec lui ton petit compte ! Ce ne serait pas long et j’aurais l’immense joie d’assister à ton second baptême. Demande-le à ta bonne maman : j’ai quelque raison de croire qu’elle m’aime un peu et que l’assurance de nous faire un grand plaisir à tous deux sera plus forte que sa crainte des Jésuites. Dis-lui de ma part qu’ils ne te mangeront pas.