Peut-être vais-je t’étonner, cette fois, en sens contraire de tout à l’heure. Autant je crois le thème indispensable pour savoir honnêtement son grec et son latin, — parce qu’il est la forme élémentaire de la composition personnelle et que, sans la composition personnelle, écrite ou orale, il me paraît impossible de se rendre un compte exact de l’esprit et des difficultés d’une langue morte ou vivante, — autant je suis disposé à admettre que le vers latin, comme le vers français, et plus que lui, pourrait sans grand inconvénient être réservé à une élite. Je sais fort bien (on nous l’a dit) que c’est un exercice très efficace de gymnastique intellectuelle, d’avoir à changer vingt fois un mot ou un tour de phrase pour que, tout en restant correct, juste et poétique, il s’adapte en outre au moule inflexible du mètre. Je tiens qu’une bonne pièce de vers, sans solécisme, sans cheville ni vulgarité, constitue un tour de force extraordinairement méritoire et honorable pour ceux qui le réussissent, à notre âge. Mais les tours de force ne s’imposent pas, et quand on n’a pas de quoi y réussir, il me paraîtrait sage de n’y pas perdre son temps.

Qu’on fasse donc du thème grec pour arriver plus vite à la connaissance restreinte qui nous est demandée de cette langue ; pour le latin, qui nous touche de plus près, qu’au thème on joigne la narration et le discours : rien de plus raisonnable. Mais qu’on réserve la poésie latine et française aux privilégiés que leur astre en naissant a formés poètes — et qu’on laisse les pauvres gens, pour qui Phébus est sourd et Pégase rétif, à leur métier de nature ! Ils comprendront un peu moins bien les beautés de forme des poètes, mais y trouveront encore assez d’autres mérites.

Je finis. Pour varier nos plaisirs et combattre l’ennui des répétitions, notre professeur a eu l’attention de garder pour ce dernier semestre quelques œuvres plus piquantes, d’Horace, d’Aristophane, de Molière, du dix-huitième et du dix-neuvième siècle ; en sorte que nos classes de littérature sont à la fois bien remplies et intéressantes. Par ces chaleurs, c’est aussi précieux que nécessaire.

Nos autres cours : histoire, langues, mathématiques, ne chôment pas non plus, et le feu sacré est périodiquement attisé par les colles hebdomadaires, sans préjudice des sabbatines… Mais t’ai-je dit ce que sont nos sabbatines ? Je ne pense pas. Je te parlerai de la prochaine, à laquelle je suis personnellement intéressé. Pour cette fois, j’ai déjà trop causé. Bonsoir, mon cher Louis.

Ton propre baccalauréat va peut-être souffrir quelque peu des soucis que te donnera ta grande affaire. Mais le bon Dieu saura bien te dédommager après.

Tout à toi,

Paul.

37. Au même.

22 mai.

Mon cher,