J’ai promis de te parler de ma sabbatine : j’ai eu tort, car c’est te condamner à entendre des redites. Mais tu le veux, soit satisfait.

Sabbatine vient du mot sabbatum, samedi. Ce jour-là, durant la seconde partie de la classe du matin, dame Éloquence et dame Littérature se transportent l’une chez l’autre, alternativement. Là, sous la présidence du P. Recteur ou du P. Préfet, devant tous les rhétoriciens et les humanistes, quelques élèves, pris dans les divers rangs d’une des deux classes, montent sur l’estrade et font valoir, du mieux qu’ils peuvent, un travail de leur façon, quelquefois amendé par le professeur, d’autres fois présenté à l’état natif. Les lectures sont assez souvent variées d’une déclamation, ne serait-ce que pour donner occasion à tous les talents de se produire : celui de déclamateur est parfois solitaire.

Quand on veut prêter à cet exercice d’assouplissement une forme particulièrement intéressante, surtout en rhétorique, on en fait une joute oratoire. Toujours, comme tu vois, l’humeur batailleuse des soldats de Loyola ! Tantôt c’est un procès avec réquisitoire, plaidoirie pour et contre, résumé des débats et sentence motivée ; tantôt une discussion réglée, sur un sujet littéraire ou autre, bien choisi, entre personnages fictifs ou réels. Cette fois, la rhétorique a débattu, arguments en main, la controverse très actuelle entre les partisans respectifs des Lettres et des Sciences, au point de vue spécial de l’enseignement secondaire dans les collèges.

J’ai eu l’honneur de plaider pour les Lettres : tu n’en seras pas surpris, car tu connais mes préférences. Mais je n’y ai pas mis de passion et crois avoir été modéré. Tu conçois que je me suis largement inspiré de mes deux conversations pédagogiques avec mon professeur. Les arguments pour et contre avaient, à l’avance, fait le sujet de deux devoirs contradictoires et d’une discussion générale en classe, à la suite de laquelle on avait désigné les deux champions du tournoi. Jean se dévoua à défendre les Sciences, évidemment par vertu pure et sans conviction, me laissant le beau rôle et acceptant d’avance la défaite. La veille de la sabbatine, le professeur avait entendu la lecture des deux plaidoyers, donné son avis et déclaré aux orateurs que, le lendemain, du haut des Pyramides, quarante siècles les contempleraient. Avoue que c’était intimidant : j’ai failli en perdre une demi-heure de sommeil, chose énorme pour moi.

Le lendemain, pour comble d’honneur et de terreur, le fauteuil du président de cette lutte pyramidale était occupé, non point par le P. Recteur, mais par le P. Provincial de Champagne, arrivé la veille au soir pour la visite annuelle du collège. C’est, chez les Jésuites, le grand supérieur qui vient immédiatement après leur Général, comme les évêques ou les archevêques après le Pape. Notre professeur, pour nous rassurer, nous dit que le P. Provincial étant le père des autres Pères, se trouvait naturellement notre grand-papa et, par suite, ne pouvait qu’être très bienveillant pour nous. De fait, après le petit compliment d’usage qu’on lui adressa, il nous dit un mot si encourageant que nous ne songeâmes plus qu’à justifier le moins mal possible son attente et à lui donner bonne opinion de la Rhéto.

Le défenseur des Sciences ouvrit le feu. Il démontra ou du moins essaya de démontrer qu’elles sont de beaucoup supérieures aux Lettres par leur but, par leur puissance éducatrice, par leur utilité.

« Leur but est de développer principalement la raison. Or, la raison est la faculté maîtresse de l’homme, celle qui l’élève non seulement au-dessus de l’animal, mais au-dessus de ses semblables, quand ils se laissent guider par les rêves de l’imagination ou les caprices de la sensibilité. » Ce fut un beau pathos, où l’orateur fit preuve d’assez fortes études… littéraires.

« Quant à la puissance éducatrice des Sciences, elle consiste dans l’habitude du raisonnement, qui, pratiqué de bonne heure et avec persévérance, donne à l’esprit cette justesse, cette pénétration, cette trempe solide qui a fait un Blaise Pascal.

« Sans doute, les Sciences ne développent guère l’imagination et point du tout la sensibilité ; mais ces deux facultés ne procurent que de vaines jouissances et contribuent bien plus souvent au malheur des hommes qu’à leur bonheur. Les Sciences préparent à la vie pratique, positive ; elles mènent quelquefois aux situations brillantes et influentes, toujours aux situations utiles. »

Conclusion : « Le savant n’a rien à envier au lettré et il semble désirable que, pour le bonheur de l’humanité, l’enseignement scientifique prenne dans les collèges une place prépondérante. »