Cette conclusion parut tellement audacieuse que, malgré le talent incontesté de l’honorable préopinant, elle ne fut que faiblement applaudie.
Je pris à mon tour la parole et dis, en substance, ce qui suit :
« Le grand avantage que les Lettres me semblent avoir sur les Sciences, c’est de former l’homme tout entier, en cultivant toutes ses facultés nobles, dans l’ordre naturel de leur éclosion et de leur développement.
« L’enfant ne commence point par raisonner : il regarde, prend des idées, les case dans sa mémoire ; le jugement et le raisonnement ne viennent qu’après. Vouloir lui imposer dès l’abord le travail de l’étude scientifique, c’est risquer de dessécher son esprit et de faire éclater son petit cerveau. On cite Pascal, mathématicien et inventeur à douze ans ! Pascal fut un de ces prodiges qui, par leur nature exceptionnelle, confirment précisément la règle générale. D’ailleurs sa précocité en mathématiques ne lui a guère porté bonheur, puisqu’à vingt-six ans il se trouva, comme plus d’un polytechnicien de nos jours, réduit à une impuissance intellectuelle qui l’empêcha de rien achever, sauf ses Provinciales, où la littérature tient beaucoup plus de place que la raison.
« Sans doute, la raison est la faculté maîtresse de l’homme, et nous l’admettons si bien qu’au faîte de l’enseignement littéraire nous posons la philosophie, qui est, je crois, la science du raisonnement. Mais nous ne mettons pas la charrue avant les bœufs : nous attendons que les années et l’habitude du travail intellectuel nous aient rendus aptes aux études abstraites.
« Il ne faut pas croire, du reste, que l’enseignement littéraire laisse dormir la faculté de raisonner : il la met sans cesse en œuvre, avec l’imagination et la sensibilité, dans ces exercices de lecture, de traduction, d’analyse, de composition personnelle, qui remplissent les années de grammaire et de littérature. Est-ce que les règles de syntaxe ne sont pas des lois, des formules, des théorèmes, qui sollicitent sans relâche le jugement de l’élève pour ses devoirs classiques ? Une version est-elle autre chose qu’un problème ? Un discours n’exige-t-il pas, avec la convenance du style, la logique dans les idées ?
« Mais la raison ne fait pas seule la grandeur de l’esprit humain : à côté du vrai, il y a le beau et le bien, qui font le charme et le but supérieur de notre vie. Les Sciences ne connaissent pas le beau et le bien ; les Lettres ont pour mission spéciale de disposer les jeunes esprits à comprendre, à admirer, à mettre en œuvre l’un et l’autre. A cet effet, la Providence semble avoir créé exprès un instrument merveilleux, cette double littérature d’Athènes et de Rome, double et une, qui, de l’aveu de tous les siècles, offre dans ses chefs-d’œuvre variés une perfection voisine de l’idéal. A cette école se sont formés, non pas seulement notre idiome national, mais encore cet esprit net et vif, délicat et fin, simple et distingué, qui se nomme dans le monde entier l’esprit français et qui semble avoir une sorte d’affinité naturelle avec tout ce qui porte la marque du beau et du bien.
« L’enseignement scientifique, essentiellement étroit, positif, exclusif, peut convenir au génie utilitaire d’autres nations, pour qui les intérêts matériels priment tout : notre idéal est plus élevé, et nous tenons que l’enseignement classique seul prépare des hommes complets, des esprits vraiment supérieurs et des Français de France. »
Cette fois (je le dis sans fierté), les applaudissements éclatèrent franchement, conduits par mon adversaire.
Le R. P. Provincial commença par le féliciter d’avoir défendu avec entrain et habileté une thèse ingrate, dont il ne devait pas désirer bien vivement le triomphe. « De fait, ajouta-t-il, si on vous avait appliqué, depuis votre sixième, le programme scientifique que proposait votre conclusion, nous aurions perdu aujourd’hui un plaidoyer bien écrit et plus tard peut-être un bon orateur, pour gagner, qui sait ? un médiocre savant. » On applaudit. Il continua :