« Dieu me garde, mes enfants, de condamner les Sciences et de déprécier les savants : j’ose même espérer que plus d’un parmi vous est appelé à se distinguer dans la carrière scientifique. Mais je dis appelé ; car n’est pas mathémacien ou physicien qui veut, pas plus que poète ou orateur. Je vous laisse entrevoir par là, mes amis, le vice radical de ces programmes nouveaux, qui viennent périodiquement bouleverser et fausser notre enseignement, sous prétexte de mieux l’adapter aux besoins modernes. On veut forcer la nature, forcer le talent : on oublie que la nature a ses lois et que le talent est un don de Dieu seul.

« Le devoir des éducateurs ressemble à celui d’une mère attentive, qui aide sans impatience les premiers pas de son enfant et l’amène peu à peu à marcher, puis à courir, enfin à se diriger librement. C’est ce que fait, comme l’a dit excellemment le second orateur (salue, mon ami !), la vieille méthode classique : son mérite capital est de favoriser le développement progressif des dons naturels, tout en réservant l’avenir. Talents et vocations ne se manifestent pas toujours dès les premières années d’études : en les préjugeant trop tôt et en vous assignant d’une façon absolue avant l’âge votre future carrière, sans être assurés du succès et des vues de la Providence, vos parents et vos maîtres s’exposeraient à vous rendre malheureux.

« Rien n’est perdu, tout est profit, dans les études grammaticales et littéraires qui, avec la mesure convenable, mais secondaire, de sciences mathématiques et autres, charment ici vos loisirs studieux. Lorsque vous en aurez heureusement atteint le terme, votre esprit sera comme une machine parfaitement construite et montée, prête à se mouvoir dans toutes les directions. Il restera encore devant vous du travail, des études spéciales de philosophie, de sciences, de droit, de médecine, de guerre, d’industrie, de diplomatie : le champ est vaste. C’est parfois encore une rude traversée à entreprendre avant d’aborder au rivage souhaité ; mais préparés solidement et armés de courage, vous pourrez, en lançant votre barque sur la haute mer, dire aussi avec confiance, comme ces hardis marins chrétiens : A Dieu va ! Et vous arriverez. Vous conquerrez votre belle place au soleil et vous ferez profiter vos semblables, votre famille et la patrie des dons que vous avez reçus d’en haut pour votre bien et le leur. Sans avoir été des utilitaires, vous serez des hommes utiles, parce que vous serez des hommes bien élevés, dans toute l’extension du mot. Je vous le souhaite de tout cœur et je l’attends de votre bonne volonté.

« Je félicite en particulier le défenseur des Lettres, dont j’ai admiré l’esprit lucide et pratique (ici j’ai pudiquement rougi, pendant que mon professeur, sans doute, riait sous cape du compliment que je lui volais) ; mais je remercie les deux orateurs du plaisir délicat qu’ils nous ont donné. »

Après la séance, nous allâmes remercier à notre tour le R. Père, qui nous réitéra sa satisfaction et nous offrit un joli souvenir.

Sur ce, je m’empresse de me taire, dans l’attente impatiente de ta visite. C’est dans moins de huit jours. Quelle joie ce sera de nous sentir tout à fait frères ! Je continue à prier de toute mon âme pour qu’il n’y ait aucun nuage à ce bonheur.

Ton ami à toujours,

Paul.

38. A ma sœur Jeanne.

2 juin.