Ma sœur,

Finie la fête, mais non le plaisir. C’est l’énorme différence qu’il y a entre les réjouissances ordinaires, où tout est pour les yeux et les nerfs, et ces bonnes fêtes du bon Dieu, où le cœur a la grosse part et dont le meilleur reste encore longtemps au fond de l’âme, comme un excès de sucre, servi par toi, au fond de la tasse de thé. Ma comparaison est d’un vulgaire gourmand ; mais c’est tout de même ça.

Cette fois, la rosée est descendue et j’ai délicieusement pleuré. Je n’ai pas été le seul. Louis est allé à la sainte table avec moi, à la suite des radieux petits premiers communiants et, revenu à sa place, il a mis les yeux dans son mouchoir durant une demi-heure. Quand nous nous sommes retrouvés au parloir, il s’est jeté à mon cou et m’a dit, encore tout ému : « Merci, Paul, merci ! » Papa, que la communion de Louis a fort embarrassé, aurait bien voulu se fourrer dans un trou : mais il n’y en avait point. Il se contenta de se moucher très fort, et, ensuite, alla voir dehors si l’heure de sa montre concordait avec celle de la grande horloge du collège, pour ne pas manquer le train du surlendemain !… Ah ! qu’on est drôle, Jeanne, quand on n’a pas le cœur en place !… Ce pauvre papa !… Il n’existe pas dans le royaume de France et de Navarre un homme plus honnête et plus loyal ; c’est un esprit ouvert et cultivé ; et le voilà réduit à des subterfuges enfantins, qui, j’en suis persuadé, l’humilient profondément, pour se mentir à lui-même, pour étouffer des sentiments qu’il sait bons et pour se rendre finalement malheureux par peur d’un acte tout simple, qui mettrait sa conduite d’accord avec ses sentiments et ses désirs secrets !

Ces pénibles petitesses, que je connais pour y avoir passé, je voudrais bien les épargner à notre brave père. Il est en route pour conquérir avec la pleine vérité la vraie joie du cœur : c’est à nous deux, Jeanne, de lui raccourcir le chemin. Comment ? Le prêcher ne servirait pas à grand’chose : il se rebifferait. Aimons-le bien, montrons-lui par notre conduite irréprochable à quoi servent la religion et la piété, prions et espérons. Mon confesseur veut bien dire quelquefois pour la conversion de papa une messe que je lui sers ; j’y communie et nous prions ensemble. Unis tes prières aux nôtres, Jeanne, avec sainte maman, et tâche, à cette intention, de casser encore de temps en temps une des petites épines de ta rose, pendant que je rognerai les vilains piquants de mon houx. Moins nous aurons de défauts, plus nous aurons de chances d’être exaucés.

Louis a fait son affaire avec une rondeur qui m’a enchanté. Dès le soir de son arrivée, je l’ai présenté à mon confesseur : ils n’ont pas eu de peine à s’entendre. Je le savais d’avance. Quand il est sorti au bout d’une demi-heure, il rayonnait et m’a dit avec un gros soupir de soulagement : « C’est fini, et bien fini ! Ton confesseur est un charmant homme : je veux le revoir avant de partir. »

Le lendemain dimanche, les cérémonies de la première communion l’ont vivement impressionné. Il y a de quoi. Je voudrais que tu viennes un jour voir notre chapelle avec sa décoration des grandes fêtes, ses fleurs et ses lumières, ses chants pieux, ses cinquante enfants de chœur, dont je vais être bientôt.

A ce propos, on m’a raconté, l’autre jour, qu’avant la dernière rentrée le proviseur du lycée voisin, ne voulant négliger aucun moyen de combattre la concurrence, désastreuse pour lui, des Pères jésuites, avait annoncé par circulaire aux parents que ledit lycée aurait aussi désormais son bataillon sacré pour rehausser l’éclat des offices religieux. Cela, c’est de la naïveté à trente-six carats : le bonhomme oublie que l’habit ne fait pas le moine et il ne se doute pas que, pour servir à l’autel comme on le fait ici, outre une formation presque aussi difficile que l’exercice militaire, il faut la foi et quelque chose de la piété des anges : deux marchandises rares parmi les lycéens. Moi, j’ai eu le temps de m’habituer à cette splendeur : j’en jouis et ne m’en étonne plus.

Mais la cérémonie de la première communion a son charme spécial, unique, venant du grand acte qui en fait l’objet, des souvenirs qu’elle réveille, du spectacle des petits qui en sont les héros. L’innocence, la piété, la joie douce et profonde qui transparaissaient de leur âme par leurs yeux et qui mettaient sur le visage des moins agréables un reflet surnaturel, semblaient se communiquer à tous les assistants, parents et indifférents, sous forme d’une émotion irrésistible. Durant tous ces longs offices, mais surtout au moment suprême de la première union de ces jeunes âmes avec leur Créateur, ce n’était plus un simple mot poétique, c’était une réalité sensible que ce beau vers, si bien chanté par mon surveillant :

Le ciel a visité la terre.

Qu’il fait bon, ma sœur, dans ces moments-là, sentir qu’on n’est plus un étranger, comme je l’étais à mon arrivée ici, mais qu’on est de la famille du bon Dieu avec ces enfants si purs et leurs pieux parents ! Qu’il fait bon renouveler avec eux, et cette fois pour toujours, ces belles promesses que j’ai formulées jadis et trop vite oubliées ! Et comme cela réconforte ! J’ai pris là du courage pour six mois.