Quant à papa, je ne l’ai pas vu pendant la cérémonie ; mais il a été très remué. Ici les enfants ne sortent que le lendemain de leur première communion ; le jour même, on ne veut pas que la moindre parcelle de leur bonheur intime se dissipe au contact des distractions profanes : ils retrouveront toujours assez tôt le monde et ses vulgarités. A midi, ils ont l’honneur exceptionnel de manger à la table des Pères, qui leur font grande fête ; le reste du temps que les offices ne prennent pas, ils le passent en famille, choyés comme des benjamins, respectés comme des chérubins. Toutes les portes leur sont ouvertes, comme tous les cœurs. En nous promenant aussi dans le collège, nous en rencontrâmes plusieurs : papa les saluait instinctivement, ne pouvait se lasser de les regarder et ajoutait : « Sont-ils heureux ! » Espérons qu’il ne s’en tiendra pas là. Je crois qu’il a du plomb dans l’aile.

Louis, en prenant congé de notre commun directeur, lui a dit avec émotion : « Mon Père, ce n’est pas adieu que je vous dis, c’est au revoir. Priez pour que je revienne autrement que comme une brebis égarée. » Il est parti heureux par avance de la joie que son changement va donner à sa mère et bien résolu à demeurer fidèle. Il m’a demandé de l’aider, comme toi : c’est humiliant, vu la mince vertu que je me connais. Mais à force d’aider les autres, j’arriverai peut-être à me hisser jusqu’à leur hauteur. Prie pour moi, ma bonne Jeanne.

Ton frère qui ne t’aime pas… à moitié,

Paul.

39. De Madame X

6 juin.

Mon cher Paul,

On voit que vous profitez des modèles de diplomatie que vous avez sous les yeux, chez les Révérends Pères, et des leçons que vous en recevez ! Votre petite conspiration avec mon fils Louis a été fort bien machinée. Elle devait réussir, parce que je suis trop naïve pour me défier de vous.

Vous trouveriez peut-être qu’elle a même réussi au delà de vos espérances, si vous pouviez voir Louis, tel qu’il est depuis son retour ; car il vous imite maintenant trait pour trait. D’abord, il a voulu avoir dans sa chambre, en face de la porte d’entrée, un grand Christ bien en vue ; puis, sur la cheminée, une belle Vierge, à la place d’une Nymphe en négligé, qu’il a failli faire passer par la fenêtre et que j’ai eu bien de la peine à sauver comme souvenir offert jadis à son pauvre père. Aux murs il a fallu suspendre un Ange gardien et un saint Joseph, avec son patron et le vôtre. Une vraie chapelle. Il m’a demandé de dire ensemble notre prière du soir et je l’entends réciter très exactement celle du matin tout seul. Le jeudi, jour de congé, au lieu de faire comme autrefois sa grasse matinée, il va à la messe, et il a exhumé du fond de sa bibliothèque son paroissien de première communion, qu’il ne quitte pas des yeux pendant les offices du dimanche.

Avec ses anciens camarades il reste bon enfant, comme vous ; mais eux sont visiblement gênés ; on dirait des gens qui ont peur d’attraper sur les doigts. Il faut que Louis leur ait carrément notifié les conditions auxquelles il met désormais son amitié.