Après le surnaturel, les moyens naturels. Au sortir de la chapelle, réunion à la grande salle, où le P. Préfet, devant tout le corps professoral, nous explique le mécanisme savant et la discipline rigoureuse des compositions pour les prix. Des précautions minutieuses sont prises pour la double sauvegarde du sérieux et du secret. Les textes sont fournis ou du moins approuvés par le P. Préfet des études ; la moindre infraction à la plus absolue loyauté du concours expose à l’exclusion ; l’attribution des prix ne se fait point par le professeur ordinaire, mais par trois correcteurs étrangers à la classe, qui ne connaissent personne et que personne ne connaît : elle ne devient définitive qu’après avoir reçu le visa du même P. Préfet.
Tout cela vous impressionne, et ce n’est pas sans quelque frissonnement qu’arrivé en classe, on trempe dans l’encre sa meilleure plume, pour la faire courir sur le papier pendant plusieurs heures, sans se donner le temps de souffler. Tout au plus, en tournant une page pleine, se permet-on un rapide coup d’œil sur les concurrents, pour voir de quel train ils vont, et l’on se hâte de reprendre la course au clocher. Bientôt toutes les têtes ont l’air d’appartenir à de jeunes coqs courroucés. Au bout de trois heures, le professeur avertit qu’il n’en reste plus qu’une, et le train passe de l’express au rapide et du rapide à l’éclair. C’est toujours à la fin que se présentent les meilleures idées ! On voudrait casser les aiguilles de cette maudite horloge qui avancent toujours… « Encore cinq minutes », dit le professeur, qui regarde toute cette fièvre avec un sourire calme et satisfait. La machine va éclater : il est temps qu’on arrive au bout. — « Secrétaires, recueillez les copies… » Ouf !
Nous aurons douze fois le même plaisir, sauf pour quelques matières accessoires, qui ne demandent que deux heures de travail ; mais en revanche, on nous accorde six heures pour les grandissimes compositions qui décident des prix d’honneur.
Après une matinée aussi bien remplie, vous jugez de quoi l’on reste capable, lorsque après la récréation de midi on rentre à l’étude. Notre salle est fraîche, heureusement, car depuis quinze jours le soleil tape. Au bout d’un quart d’heure, mon voisin de gauche dort les poings fermés devant son histoire ouverte : je veille à ce que son petit péché de fragilité humaine n’éclate pas en un ronflement scandaleux. Mon voisin de droite a demandé permission de recoudre sa cravate et la visière de sa casquette, contre lesquelles il s’escrime de son mieux en se piquant les doigts — excellent moyen d’empêcher le sommeil ! Moi cependant, j’en ai trouvé un meilleur encore : c’est de vous écrire, à tort et à travers.
Mais quand trois heures sonneront, au revoir, mon petit papa, ma petite maman et ma grande sœur Jeanne ! Bibi va se jeter à l’eau, pour y trouver de quoi vivre et travailler encore demain.
Si vous saviez quelle eau ! C’est à donner envie de se faire truite ou brochet. Une dérivation de la rivière qui baigne notre ville, courante, limpide, large et pas mal profonde en dehors du ponton. Ne vous effrayez pas, maman : on ne permet de sortir dans la rivière qu’aux nageurs éprouvés, comme moi, et il y a une barque avec un sauveteur sûr, qui n’a encore laissé couler à fond qu’un homme. Mais cet homme, un domestique, venait de dîner et avait attrapé une congestion : je n’ai rien à craindre de ce côté-là ; car je digère à mesure, comme les moineaux, et d’ailleurs, on est déjà à trois bonnes heures du dîner, quand on arrive au bord de l’eau. Cependant, il y a quelquefois de l’imprévu… Maman, ne lisez pas l’alinéa suivant : il est pour les messieurs seuls.
L’autre jour, la seconde division prenait son bain. Un élève de troisième, garçon de quinze ans, nommé B…, pique une tête. Le P. Surveillant, debout sur une poutre du ponton, avait suivi le mouvement. Ne voyant pas l’élève remonter après le temps normal, il commence à déboutonner sa soutane, les yeux fixés sur l’endroit du plongeon. Une demi-minute se passe : rien ne reparaît sur l’eau. Alors, prompt comme l’éclair, il jette là sa robe, plonge et va ramasser au fond l’artiste, qui ne bougeait plus et buvait la rivière à tire-larigot. L’eau n’étant pas assez profonde pour sa taille, il avait butté du front contre le gravier. Par bonheur, il n’était qu’étourdi et revint très vite à résipiscence. Mais vous vous figurez l’ovation qu’on fit au P. Surveillant et le respect spécial que sa crânerie lui valut dans tout le collège[4].
[4] Il vit encore. Nos soldats l’ont connu missionnaire en Chine, toujours aussi brave que modeste.
Quand on a fini de prendre ses ébats aquatiques, il n’est plus question de la fatigue du matin ; mais l’on se demande, la main sur l’estomac : « Est-ce que j’ai dîné ? » Aussi le petit pain affriolant qu’on nous octroie au sortir de l’eau, quoique de taille raisonnable, serait-il hors de proportion avec mon appétit de loup, si mes hautes fonctions de panetier, chargé avec un autre de la distribution régimentaire, ne m’autorisaient à m’en adjuger un second. Est-ce un péché de gourmandise, Jeanne ? Il y a ici une jeune personne de ton âge qui en commet un, tous les jours : elle achète pour son frère, qui est externe et goûte au collège, un pain au lait de premier choix, à charge pour lui d’en rapporter un des nôtres, qu’elle croque à son souper. Quand tu viendras me voir, nous partagerons gratis.
Ainsi rafraîchis, quelquefois même un peu refroidis, on sent le besoin de ranimer la chaleur vitale par un salutaire exercice. La campagne du collège nous offre l’embarras du choix. Chaque division a sa vaste cour de gazon, émaillée de fleurs champêtres… qu’on ne respecte pas longtemps. On peut à l’aise y courir, sauter, culbuter ; mais défense, de par les convenances et le F. Linger, de s’y rouler autrement que par accident. Aussitôt qu’on est arrivé sur le terrain, les vestes vont dans un coin ou s’accrochent quelque part ; on s’affuble d’un chapeau de quatre sous contre le soleil, et vite on organise une de ces grandes batailles, où l’adresse et la vigueur des bras et des jarrets tiennent lieu de poudre et d’armes. Quelques élégants préfèrent le tennis ; d’autres se livrent aux plaisirs du billard, du croquet ou des boules. Les forts, les biceps s’en donnent à cœur-joie au gymnase : barre fixe, trapèze, échelles, cordes, passe-rivière, pas-volant, tremplin, etc. Il y en a pour tous les goûts.