A moi, le devoir chrétien est relativement facile, dans le milieu où je vis ; mais ton entourage ne ressemble pas au mien. Tu as, braqués sur toi, une foule d’yeux défiants ou malveillants, ardents à chercher le défaut de ta cuirasse, c’est-à-dire une contradiction quelconque entre ta conduite et ta profession de foi chrétienne. Au gré de certaines gens, tout homme qui se pose en converti devrait, du jour au lendemain, être un saint à miracles : sinon il ne sera qu’un tartufe, bon à jeter aux chiens. Il ne faut pas donner de prétexte à cette injure inique. Soyons des saints, mais restons simples. Je dirai plus : restons ce que nous étions, avec le mal en moins, et nous ferons du bien à nous-mêmes et aux autres.

Ta visite, mon cher Louis, demeure dans ma pensée comme un beau rêve, mais un rêve qui n’est pas disparu pour toujours. A la prochaine rentrée, ton tuteur, qui n’a pas l’âme méchante, se rendra aux excellentes raisons que nous lui donnerons, avec l’aide de Dieu, et te renverra ici avec moi.

Tu y retrouveras Jean. Pardonne-lui de n’avoir pu que l’entrevoir : un jour de grande fête comme celui de la première communion, le cérémoniaire porte le ciel sur ses épaules et n’est pas abordable aux humains ; le lendemain, il se reposait en famille.

Je ne suis pas surpris que tu aies gardé bonne opinion de ma division, après l’avoir vue à l’église et en cour.

A propos de nos jeux, tu me poses une question délicate : « Amusent-ils tout le monde ? » Je te réponds carrément : Non. Moi-même, il y en a qui m’assomment : ce sont les jeux où l’on ne remue pas. Ils sont rares, Dieu merci, et bornés à l’époque des grandes chaleurs ou aux jours de pluie. Les autres m’amusent, en raison de l’exercice qu’ils donnent et de l’adresse qu’ils développent, d’aucuns beaucoup, d’aucuns moins, quelques-uns énormément, jusqu’à en rêver la nuit, comme un bambin de son polichinelle. Que veux-tu ? Après ces longues sessions à l’étude ou en classe, j’ai un impérieux besoin de me fouetter le sang et le jeu n’est pas pour moi une vertu.

Mais j’avoue humblement que je ne suis pas tout le monde. Il y a dans le courant contraire, d’abord les moules, dont je t’ai parlé, qui englobent tous les poltrons et tous les maladroits ; puis les philosophes, que les exercices du corps humilient, qui voudraient ne vivre que par l’esprit et ne se divertir qu’à la conversation péripatétique. On la leur permet aux petites récréations. Ils sont une demi-douzaine, quantité négligeable, qui se promènent gravement, trois en avant, trois à reculons, sur la lisière de la cour ; le milieu appartient toujours aux joueurs, qui se font, de temps à autre, un plaisir innocent de leur envoyer dans les jambes un ballon, pour les rappeler au sentiment des choses d’ici-bas. Aux autres récréations, après quelques minutes de liberté, un coup de sonnette annonce l’ouverture de la lice et les promeneurs se fondent dans le grand tout, un peu maussades au début, mais entraînés bientôt par le mouvement général et par le naturel de l’âge.

Je t’ai dit autrefois, mon cher Louis, l’énorme différence qui existe entre les conversations de ce collège et celles du lycée de Z… Si elles sont très généralement chastes ici, elles le doivent, après la piété, principalement au jeu.

Entre collégiens les sujets de conversation n’abondent pas. Les événements extérieurs n’arrivent jusqu’à nous que par des échos affaiblis, et nous n’avons pas le droit d’arborer une cocarde politique. Les choses de famille n’intéressent guère en dehors de nous que quelque ami intime. Quant à notre train de vie journalier… Tu connais le tortillard qui serpente si paisiblement, avec son panachon de fumée gros comme une bouffée de cigarette, à travers la banlieue de notre ville natale. On part, on stoppe, on repart, on restoppe. Durant une heure de cahotement, on a le loisir d’admirer trois bouquets d’arbres, deux clochers, un ruisseau à sec, une pie et six corbeaux qui vous saluent de leur aimable concert, et puis quoi ? Une vaste plaine où le trèfle alterne uniformément avec le blé, et la patate avec la betterave. Voilà une image approximative de l’intérêt que présente, au point de vue de la conversation, le roulement uniforme de notre vie ordinaire. De temps à autre seulement, un incident plus sérieux, une modification du règlement, une visite de personnage important, une fête, une sortie, un simple canard viennent égayer cette monotonie et fournir matière au caquetage. Rares sont les élèves, même parmi les meilleurs, qui aiment à causer études, sciences ou littérature d’une façon suivie : c’est bon pour les longues promenades, où le grand air permet de parler de choses sérieuses sans se fatiguer la tête. Restent la pluie et le beau temps ; mais le sujet est vite épuisé. Quand il pleut :

« Sale temps !

— C’est parce qu’il y a congé demain, comme toujours. »