—Il n'y aucune colère en moi, monsieur! Je ne veux pas de cet argent, voilà tout! Ma grand'mère, qui m'a élevée, m'a appris à ne jamais recevoir d'aumône… Mais reprenez donc cet argent, vous dis-je, si vous ne voulez pas que je vous le jette au visage, puisque je n'ai plus personne au monde pour me défendre, pour vous souffleter, vous et votre frère!
En même temps, elle saisit Honoré par le bras et le força à ramasser son enveloppe.
—Et maintenant, puisque je ne dois plus revoir votre honnête homme de frère, écoutez bien ce que vous aurez à lui dire en mon nom!—J'ai eu, grâce à lui, quelques mois du bonheur le plus pur que puisse rêver une femme! Je l'ai aimé follement, j'étais à lui, je le respectais, j'aurais été sa servante, je l'adorais comme le bon Dieu! Et j'aimerai toujours le bien-aimé que j'ai connu! Quant à ce nouveau Jean Berthier que vous venez de me faire connaître, à ce lâche, cet hypocrite, ce menteur… je ne lui ferai même pas l'honneur de le haïr: je le méprise, voilà tout! Et je l'excuse! Il veut son pardon, je le lui donne…
—Tais-toi! tais-toi! s'écria maman Renaud, un tel lâche ne mérite que notre malédiction!
—Non, grand'mère, dit Marie, avec une sérénité grandiose, je lui pardonne, et tu lui pardonnes comme moi! Il n'est pas le vrai coupable. Le vrai coupable, c'est cet homme que tu vois devant toi. Jamais Jean ne nous avait parlé de son frère; c'est qu'il le jugeait indigne de lui. Celui que je maudis, monsieur, c'est vous, le mauvais frère, l'homme dont les détestables conseils m'ont changé mon bien-aimé, l'homme qui n'a pas craint de se charger d'une aussi honteuse mission! Mon cœur a deviné qui vous étiez, dès que je vous ai vu. Oui, soyez maudit à jamais! Quant à votre frère, j'oublie en cette minute le mal qu'il m'a fait. Je veux aimer toute ma vie le père de mon enfant! Je veux même qu'il soit heureux dans son union avec cette jeune fille, qui ne craint pas de me prendre ma place! Je ne veux pas que des remords troublent sa joie quand il la conduira à l'autel! Je lui rends sa parole. Jean Berthier n'est plus tenu à rien envers moi. Qu'il soit heureux loin de moi! Désormais, il est mort pour moi.
La loyauté a tant de puissance qu'Honoré courba la tête. Et ce fut bien timidement qu'il proposa:
—Mademoiselle, je vous en supplie, gardez cet argent, placez-le jusqu'à la majorité de votre enfant; votre enfant jugera alors s'il doit le refuser ou l'accepter…
Marie le chassa violemment:
—Partez, monsieur, partez! Ah! vous êtes bien tel que je vous ai deviné, vous qui ne savez parler que d'argent, quand il s'agit d'affection et d'honneur! Je ne voulais de Jean que son nom, que j'aurais été si fière de porter, son amour qu'il m'avait donné. Il me retire cela, je ne veux plus rien de lui. Mais rassurez-le bien: il n'aura jamais rien à craindre de moi. Je me considère comme sa femme, et je lui obéis. Dès demain, je prendrai mes dispositions pour quitter Paris; je n'y reviendrai que lorsque mon enfant sera né. Jean pourra, sans aucune appréhension, venir faire son voyage de noces à Paris: il n'aura pas à redouter de trouver en face de lui, lorsqu'il se promènera au bras de sa femme, la pauvre mère séduite et abandonnée par lui… C'est, je pense, ce qui lui faisait peur, ainsi qu'à vous? Et c'est pour cela que vous vouliez m'éloigner à tout prix de ce Paris… que votre frère habite même, peut-être? Car ce domicile qu'il s'était donné au quartier Latin, c'était encore une tromperie… Adieu, monsieur! Dites bien à votre frère qu'il me connaissait bien mal s'il a eu la crainte d'un scandale venant de moi… Je vais aller me cacher bien loin; et nous ne rentrerons à Paris, ma pauvre grand'mère et moi, que lorsque nous serons habituées à ma honte… Adieu!
Honoré se reculait, humble, tremblant, écrasé par tant de noblesse. Quand il se trouva dans l'escalier, il fut secoué d'un grand frisson et murmura en lui-même: