—Mais je l'aimerai, ton fils! s'écria Brettecourt entraîné.
Quelque chose me dit, à moi aussi, que ce sera un fils!

—Cette nouvelle, vois-tu, m'a bouleversé. Il m'a semblé que ce n'était pas seulement dans son sein, mais dans le mien en même temps, que notre enfant tressaillait. J'étais père, Brettecourt! Aucune parole au monde ne peut exprimer ce que j'ai ressenti. J'aurais voulu l'annoncer publiquement, fièrement! Et j'ai dû me taire; c'est ma seule souffrance…

—Et ta mère?

—Ah! ma mère!… Je n'ai pas osé lui avouer la vérité, de même que je n'osais plus retourner chez ma fiancée, avant que cette situation ait été complètement dénouée… Je n'osais même plus écrire à la pauvre enfant, ne sachant que lui dire, n'ayant plus la force de mentir!…

—Je crois bien connaître ta mère, dit Brettecourt: elle aimera l'enfant. Pourrait-elle ne pas aimer ce qui vient de toi?… Mais la mère de l'enfant!…

—Je ne les séparerai jamais l'un de l'autre! déclara noblement Villepreux. Et tu arrives au moment où je prends pour cela les dispositions nécessaires: j'allais écrire à ma mère; c'est toi qui iras lui parler en mon nom…

—Je préférerais que tu m'ordonnes d'enlever trois drapeaux à l'ennemi; cependant je ferai ce que tu voudras.

—Depuis que je sais que je suis père, que j'ai pu créer une vie nouvelle, j'ai pensé à la mort, reprit Villepreux avec une gravité mélancolique. Je suis sûr que toi, qui vis continuellement en face d'elle, tu n'y as jamais réfléchi autant que moi…

—Je t'avoue que je n'y songe jamais beaucoup!

—Tandis que c'est une pensée constante chez moi: je me dis sans cesse que je puis mourir tout à coup, sottement, en tombant de cheval, ou en me battant en duel… Tiens, notre camarade Vauchelles est un brave et charmant garçon; mais il m'ennuie en se moquant, depuis quelques jours, de ma mélancolie; que je lui réponde un mot désagréable, il prendra la mouche, et il est de première force à l'épée… Tout cela n'est pas probable; mais enfin je pense sans cesse à la mort, et j'ai voulu prévenir ce qui se passerait après. Mon notaire a reçu l'ordre de préparer mon testament; ce testament est prêt, sauf les noms, que je lui donnerai cet après-midi: je veux, par un acte authentique, reconnaître d'avance mon enfant et lui laisser ce que la loi m'autorise à lui léguer. Après cela, j'attendrai plus tranquillement l'avenir.