Villepreux s'était tu; Brettecourt réfléchissait. Il dit enfin:
—Je ne te poserai aucune question injurieuse; il me semble impossible que tu te sois trompé… qu'on t'ait trompé! Avant de la connaître, j'estime la jeune fille que tu aimes… Je craignais pour toi quelque amour pernicieux, et tu m'aurais alors trouvé impitoyable. J'irai donc trouver ta mère; et, bien doucement, bien respectueusement, je l'amènerai insensiblement, ou du moins je l'essaierai, à envisager sans colère ta situation; je serai même rusé—on apprend la ruse à la guerre—-je la prendrai par l'enfant… Et puis, l'indulgence des mères est comme celle de Dieu, si grande!… Peut-être ton bonheur s'accomplira-t-il? Je ne te demande qu'une chose, que ma conscience m'impose: je veux voir ta fiancée!
—Tu la connaîtras ce soir, dit simplement Villepreux.
En ce moment, un domestique du cercle vint prévenir le marquis que son maître d'escrime l'attendait, dans la salle d'armes, pour lui donner sa leçon habituelle.
Brettecourt proposa aussitôt:
—Ah! mais non! Laisse ta leçon et faisons tous les deux un bon assaut d'épée, comme autrefois; cela me déliera.—Mon plastron et mon masque sont toujours là?
—Oui, monsieur le comte, répondit le domestique; je n'ai qu'à en faire enlever la poussière.
IV
L'ACCIDENT
Quoique à cette époque l'escrime ne fût pas un sport à la mode, comme elle l'est devenue de nos jours, le cercle de l'Union possédait une ravissante salle d'armes, où le vieux maître Grandier apprenait aux jeunes hommes du Faubourg le noble jeu de l'épée. Décorée avec simplicité, mais dans un goût parfait, ornée de quelques peintures et de vieilles armes, elle rappelait ces salles basses des châteaux d'autrefois, où les écuyers montraient aux pages l'art de la guerre. Tout un panneau était garni par une panoplie représentant l'histoire de l'épée, depuis l'«espadon» à deux tranchants de nos aïeux jusqu'aux mignonnes épées de combat modernes, en passant par les «rapières» des favoris d'Henri III et les «carlets» des élégants de la cour de Louis XV. Il y avait même des pièces historiques, telles que ce «flamard» d'un aïeul des Villepreux, contemporain de Louis XI, qui, pour faire sa cour au roi, avait, comme lui, fait graver un Ave Maria de chaque côté de son épée; il y avait aussi de ces épées courtes, bien pointues, avec lesquelles les Français triomphèrent à Bouvines des longues et lourdes épées allemandes.